‹ De la sagesse; trois livresChapitre 111 sur 456 · LIVRE I. ClIAP. XXXVIII. U · texte numérisé non relu

LIVRE I. ClIAP. XXXVIII. U

mocquer, mentir, et piper les uns les autres. Et faut que celuylà , qui sçait que l'on luy ment impudemment, en dise grand merci ; et cettuy-cy, qui sçait que l'autre ne le croit pas , tienne bonne mine eflrontée, s'attendant et se guettant l'un l'autre , qui commencera , qui finira , bien que tous deux voudroient estre retirés. Combien souiTre-t-on d'incommodité? l'on se feinct , l'on se contrefaict et desguise j l'on endure le serein , le chaud , le froid -, l'on trouble son repos , sa vie pour ces vanités courtisanes ' : et laisse-t-on affaires de poids pour du vent? Nous sommes vains aux despens de nostre ayse , voire de nostre santé et de nostre vie. L'accident et très léger* foule aux pieds la substance, et le vent emporte le corps , tant l'on est esclave de la vanité : et qui feroit autrement seroit tenu pour un sot et mal entendant son monde : c'est habilité de bien jouer cette farce , et sottise de n'estre pas vain. Estans venus aux propos et devis familiers , combien de vains et inutiles , faux , fabuleux , controuvés (sans dire les meschans et pernicieux , qui ne sont de ce compte ) , combien de vanteries et de vaines jactances? L'on cherche et se plaist-on tant à parler de soy, et de ce qui est sien , si l'on croit avoir faict ou dict , ou posséder quelque chose que l'on estime ; l'on n'est point à son ayse , que l'on ne le fasse sçavoir et sentir aux autres. A la première commodité l'on la conte , l'on la faict valoir, l'on renchérit , voire l'on n'attend pas la commodité , l'on la cherche industrieusement. De quoy que l'on parle , nous nous y meslons tousjours avec quelque advantage : nous voulons que l'on nous trouve et sente partout , que l'on nous estime, et tout ce que nous estimons.

Mais pour monstrer encores mieux combien l'inanité a de crédit et d'empire sur la nature humaine , souvenons-nous que les plus grands remuemens du monde , les plus générales et effroyables agitations des estais et des empires , ar-

' Ces vanités de courtisans.

' G'esl-à-dire , même le plus léger.

mées , batailles , meurtres , procez et querelles , ont leurs causes bien légères , ridicules et vaines , tesmoins les guerres de Troye et de Grèce , de Sylla et Marius , d'où sont ensuivies celles de César et Pompée , Auguste et Antoine. Les poètes ont bien signifié cela , qui ont mis pour une pomme la Grèce et l'Asie à feu et à sang : les premiers ressorts et motifs sont de néant, puis ils grossissent, tesmoins de la vanité et folie humaine. Souvent l'accident faict plus que le principal, les circonstances menues piquent et touchent plus vivement que le gros de la chose et le subject mesmes. La robe de César troubla plus Rome que ne lit sa mort et les vingt et deux coups de poignard qui lui furent donnés.

Finalement la couronne et la perfection de la vanité de l'homme se monstre en ce qu'il cherche, se plaist, et met sa félicité en des biens vains et frivoles , sans lesquels il peut bien et commodément vivre ^ et ne se soucie pas , comme il faut , des vrays et essentiels. Son cas n'est que vent ; tout son bien n'est qu'en opinion et en songe ^ il n'y a rien de pareil ailleurs. Dieu a tous biens en essence, et les maux en intelligence ; l'homme , au contraire , possède ses biens par fantasie , et les maux en essence. Les bestes ne se contentent ni ne se paissent d'opinions et de fantasies , mais de ce qui est présent , palpable et en vérité. La vanité a esté donnée à l'homme en partage : il court, il bruict , il meurt , il fuit , il chasse , il prend une ombre , il adore le vent : un festu est le gaing de son jour. Vanitati creatura subjecta est etiam nolens ,• — unwersa vanilas omnis homo vivens \

' La créature est sujette à la vanité, même sans le vouloir. — Tout homme vivant n'est que vanité. (Paul, ad Rom., c. viii, 20; Psalm., c. xxxvni, 6.)

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