LIVRE 1, CHAP. XrJII
front , tjue le fei' n'y peust mordre, et rebouche contre ^ où ils se changent naturellement en loups, en jumens, et puis encores en hommes^ où ils sont sans bouche, se nourrissant de la senteur de certaines odeurs -, où ils rendent la semence de couleur noire , où ils sont fort petits et nains , ou tous fort grands et geans , où ils vont tous nuds , où ils sont tous peins et velus, où ils sont sans i^arole, vivans par les bois comme bestes, cachés dedans les cavernes et dedans les arbres. Et de nostre temps nous avons desconvert et touché à l'œil et au doigt où les hommes sont sans barbe , sans usage de feu , de bled , de vin ^ où est tenue pour la grande beauté ce que nous estimons la plus grande laideur, comme a esté dict devant '. Quant à la diversité des mœurs se dira ailleurs '. Et sans parler de toutes ces estrangetés , nous sçavons que quant au visage , il n'est possible trouveideux visages en tout et par-tout semblables : il peust advenir de se mesconter et prendre l'un pour l'autre, à cause de la ressemblance grande, mais c'est en l'absence de l'un ; car en présence de tous deux , il est aisé de remarquer la différence , quand bhm on ne la pourroit exprimer. Aux âmes y a bien plus grande différence , car non-seulement elle est plus grande sans comparaison d'homme à homme , que de beste à beste ^; mais ( qui est bien enchérir ) il y a plus grande différence d'homme à homme que d'homme à beste ^ : car un excellent animal est plus approchant d(^ l'homme de la plus basse marche , que n'est cet homme d'un autre grand et excellent. Cette grande différence des hommes vient des qualités internes , et de la part de Tesprit , où y a tant de pièces , tant de ressorts que c'est chose inlinie, et des degrés sans nombre. Il nous faut icy pour le
' Au chap. VI.
' Liv. Il , cbap. 8.
C'csl ce que ilil Tlulaïquc ;i la Bn de son Uaité, que les bêles l)iuU:i usent de la raison.
" f'oycz MoMTAiG.NE, I. I, c. 12, inilto.
dernier apprendre à cognoistre l'homme , par les distinctions et différences qui sont en luy : or elles sont diverses, selon qu'il y a plusieurs pièces en l'homme , plusieurs raisons et moyens de les considérer et comparer. Nous en donnerons icy cinq principales, auxquelles toutes les autres se pourront rapporter, et généralement tout ce qui est en l'homme , esprit , corps, naturel , acquit , public, privé, apparent , secret : et ainsi cette cinquiesme et dernière considération de l'homme aura cinq parties, qui seront cinq grandes et capitales distinctions des hommes ^ sçavoir :
La première naturelle, et essentielle, et universelle de tout l'homme , esprit et corps.
La seconde naturelle et essentielle principalement-, et aucunement acquise , de la force et suffisance de l'esprit.
La tierce accidentale de Testât , condition et devoir, tirée de la supériorité et infériorité.
La quatriesme accidentale de la condition et profession de vie,
La cinquiesme et dernière des faveurs et desfaveurs de la nature , et de la fortune.