‹ De la sagesse; trois livresChapitre 145 sur 456 · LIVRE I, CHAP. XLV. 20t · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XLV. 20t

monde, et ont les commandemens en main. Au troisiesme et plus haut estag;e sont les hommes doués d'un esprit vif et clair , jugement fort , ferme et solide , qui ne se contentent d'un ouy dire , ne s'arrestent aux opinions communes et receues, ne se laissent gagner et préoccuper à la créance publique, de laquelle ils ne s'estonnent point, sçachant qu'il y a plusieurs bourdes , faulsetés et impostures receues au monde avec approbation et applaudissement, voire adoration et révérence publique : mais examinent toutes choses qui se proposent , sondent meurement , et cherchent sanS' passion les causes , motifs et ressorts, jusques à la racine , aimant mieux doubter et tenir en suspens leur créance , que par une trop molle et lasche facilité, ou légèreté, ou précipitation de jugement, se paistre de faulseté, et afllrmer ou se tenir asseurés de chose de laquelle ils ne peuvent avoir raison certaine. Ceux-cy sont en petit nombre, de l'eschole et ressort deSocrates et Platon , modestes , sobres, retenus, considérant plus la vérité et realité des choses que l'utilité ; et s'ils sont bien nais , ayant avec ce dessus la probité et le reiglement des mœurs, ils sont vrayement sages et tels que nous cherchons icy. Mais pource qu'ils ne s'accordent pas avec le commun quant aux opinions, voyent plus clair, pénètrent plus avant , ne sont si faciles , ils sont soupçonnés et mal estimés des autres qui sont en beaucoup plus grand nombre , et tenus pour fantasques et philosophes^ c'est par injure qu'ils usent de ce mot. En la première de ces trois classes y a bien plus grand nombre qu'en la seconde, et en la seconde , qu'en la troisiesme. (]eux de la première et dernière , plus basse et plus haute , ne troublent point le monde , ne remuent rien , les uns par insuffisance et foiblesse , les autres par grande suffisance , fermeté et sagesse. Ceux du milieu font tout le bruict et les disputes qui sont au monde , présomptueux, tousjours agités etagitans. Ceux de la plus basse marche , comme le fond , la lie , la sentine , ressemblent à la terre , qui ne faict que recevoir et souffrir

ce qui vient d'en haut. Ceux de la moyenne ressemblent à la région de l'air en laquelle se forment tous les météores et se font tous les bruicts et altérations qui puis ' tombent en terre. Ceux du plus haut estage ressemblent à l'ether et plus haute région voisine du ciel ^ sereine , claire , nette et paisible. Cette différence d'hommes vient en partie du naturel , de la première composition et tempérament du cerveau , qui est différent , humide , chaud , sec , et par plusieurs degrés ; dont les esprits et jugemens sont ou forts , solides, courageux, ou foibles, craintifs, plats : en partie de l'instruction et discipline -, aussi de l'expérience et hantise ' du monde , qui sert fort à se desniaiser et mettre son esprit hors de page. Au reste , il se trouve de toutes ces trois sortes de gens , soubs toute robe , forme et condition , et des bons et des mauvais , mais bien diversement.

L'on faict encores une autre distinction d'esprits et suffisances , car les uns se font voye eux-mesmes et ouverture , se conduisent seuls. Ceux-cy sont heureux de la plus haute taille , et bien rares 5 les autres ont besoing d'aide , mais ils sont encore doubles -, car les uns n'ont besoing que d'estre esclairés -, c'est assez qu'il y aye un guide et un flambeau qui marche devant , ils suyvront volontiers et bien aisément. Les autres veulent estre tirés , ont besoing de compulsoire , et que l'on les prenne par la main. Je laisse ceux qui par grande foiblesse , comme ceux de la plus basse marche, ou par malignité de nature , comme il y en a en la moyenne , qui ne sont bons à suyvre , ny ne se laissent tirer et conduire , gens désespérés.

' Qui ensuite tombent.

" El frcquenlation.

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