LIVRE 1, CHAP. XLIX
pareille. Anciennement presque par-tout elle estoit absolue et universelle sur la vie , la mort , la liberté , les biens, l'honneur, les actions et deportemens des enfans, comme sont de plaider, se marier, acquérir biens ; sçavoir est chez les Romains par la loy expresse de Romulus : parentum in liberos omne jus esto relegandi , i'endendi, occidendi^ , exceptés seulement les enfans au-dessoubs trois ans , qui ne peuvent encores avoir mesdict ny mesfaict. Laquelle loy fust renouvellée depuis par la loy des douze Tables, pariaquelle estoit permis au père de vendre ses enfans jusques à trois fois ; chez les Perses, selon Arislote '' \ chez les anciens Gaulois , comme dict César et Prosper ' \ chez les Moscovites et Tarlares , qui peuvent les vendre jusques à la quatriesme fois. Et semble qu'en la loy de nature cette puissance aye esté par le faict d'Abraham voulant tuer son fils. Car si cela eust esté contre le debvoir , et hors la puissance du père , il n'y eust jamais consenti , et n'eust jamais pensé que ce fust esté Dieu celuy qui le luy mandoit , s'il eust esté contre la nature : et puis nous voyons qu'Isaac 4 n'y a point résisté, ny allégué son innocence , sçachant que cela estoit en la puissance du père. Ce qui ne desroge aucunement à la grandeur de la foy d'Abraham -, car il ne voulut sacrifier son fils en vertu de son droict ou puissance , ny pour aucun démérite d'Isaac , mais purement pour obéir au commandement de Dieu. En la loy de Moyse de mesme , sauf quelque modification. Voylà quelle a esté cette puissance anciennement en la pluspart du monde , et qui a duré jusques aux empereurs romains. Chez les Grecs elle n'a pas esté si grande et absolue , ny aux ^Egyptiens : toutesfois s'il advenoit que
' Que les pères aient tout droit sur leurs enfants , de les bannir, de les vendre, de les tuer. (L. i)i suis, Digest. de lib. etpost.) ' FAhic. Nicom., 1. vm , c. 12.
' CÉSAR, de Bello Gallico,c. 18 ; Pbosper. Aquitan., in Episl. Sigisin. * Gen., c. XXII, v. 9 et 10.
' f^oyez DioDORE de Sicile , I. i , sect. 2, c. 27.
le père eust tué son fils à tort et sans cause , il n'estoit point puny, sinon d'estre enfermé trois jours près du corps mort '.
Or les raisons et fruicts d'une si grande et absolue puissance des pères sur leurs enfans , très bonne pour la culture des bonnes mœurs , chasser les vices , et pour le bien public , estoient premièrement de contenir les enfans en crainte et en debvoir : puis à cause qu'il y a plusieurs fautes grandes des enfans qui demeureroient impunies , au grand préjudice du public , si la cognoissance et punition n'estoit qu'en la main de l'authorité publique , soit pource qu'elles sont domestiques et secrettes, outre qu'il n'y a point de partie et poursuivant. Car les parens qui le sçavent et y sont plus intéressés, ne les descrieront pas, outre qu'il y a plusieurs vices , desbauches , insolences , qui ne se punissent jamais par justice. Joinct qu'il survienne plusieurs choses à desmesler , et plusieurs différends entre les parens et enfans , les frères et sœurs , pour les biens ou autres choses , qu'il n'est pas beau de publier , qui sont assoupies et esteinctes par cette authorité paternelle. Et la loy n'a point pensé que le père abusast de cette puissance , à cause de l'amour tant grande qu'il porte naturellement à ses enfans , incompatible avec la cruauté ; qui est cause qu'au lieu de les punir à la rigueur, ils intercèdent plustost pour eux quand ils sont en justice, et n'ont plus grand tourment que voir leurs enfans en peine ^ et bien peu ou point s'en est-il trouvé qui se soit servi de cette puissance sans très grande occasion , tellement que c'estoit plustost un espouvantail aux enfans , et très utile , qu'une rigueur de faict.
Or cette puissance paternelle , comme trop aspre et dangereuse , s'est quasi de soy-mesme perdue et abolie (car c'a esté plus par desaccoustumance que par loy espresse) , et a commencé de décliner à la venue des empereurs romains.
' f^oyez DioBORE de Sicile, 1. 1, seçt. 2 , c. 27.