‹ De la sagesse; trois livresChapitre 168 sur 456 · LIVRE I , CHAP. LUI · texte numérisé non relu

LIVRE I , CHAP. LUI

sont des peinctures en l'air , comme les republiques de Platon ' et de Morus , l'orateur de Ciceron , le poëte d'Horace , belles et excellentes imaginations , mais cherchez qui les mettra en usage. Le souverain et parfaict législateur et docteur s'est bien gardé de cela , lequel et en soy-mesme , sa vie et sa doctrine , n'a point cherché ces extravagances et formes esloignées de la commune portée et capacité humaine , dont il appelle son joug et sa tasche douce et aisée, jugiim meiim suave , et onus meum levé \ Et ceux qui ont dressé leur compagnie soubs son nom , ont très prudemment advisé, que bien qu'ils fassent profession singulière de vertu, dévotion, et de servir au public sur tous autres, neantmoins ils ont très peu de différences de la vie commune et civile. Or premièrement y a en cecy de l'injustice, car il faut garder proportion entre le commandement et l'obéissance , le debvoir et le pouvoir , la reigle et l'ouvrier : et ceux-cy s'obligent , et les autres à estre nécessairement en faute, taillans à escient de la besongne plus qu'ils n'en sçauroient faire : et souvent ces beaux faiseurs de reigle sont les premiers mocqueurs , car ils ne font rien, et souvent tout au rebours de ce qu'ils enjoignent aux autres, à la pharisaïque, imponunt onera gravia , etnolunt ea digito movere ^ Ainsi font quelques médecins et théologiens : le monde vit ainsi , l'on instruit, l'on enjoinct de suivre certaines reigles et préceptes , et les hommes en tiennent d'autres , non seulement par desreiglement de vie et de mœurs , mais souvent par opinion et jugement contraire.

Encores une autre faulte pleine d'injustice , ils sont beau-

" Il faut rappeler ici que Platon ne croyoit pas lui-même qu'une république telle que la sienne pût s'établir sur la terre. Voyez de Repub., I. IX , in fine.

' Mon joug est doux , et mon fardeau léger. (Math., c. xi , v. 30.) ' Ils imposent de lourds fardeaux , et ne veulent pas seulement les remuer du doigt. (Math., c. xxih , y. 4.)

coup plus scrupuleux, exacts et rigoureux aux choses libres et accidentales , qu'aux nécessaires et substantielles , aux positives et humaines , qu'aux naturelles et divines , ressemblans à ceux qui veulent bien prester , mais non payer leurs debtes , le tout à la pharisaïque , comme leur crie et reproche le grand docteur céleste : tout cela est hypocrisie et mocquerie.

Page 1