LIVRE 1, CHAP. I
adjacentes au dehors ^ ollices , dignités , richesses , noblesse, grâce, et applaudissement des grands ou du peuple. Ny par ses desportemens faits en public : car comme estant en eschec, l'on se tient sur ses gardes, se retient, se contrainct-, la crainte , la honte , l'ambition , et autres passions , luy font jouer ce personnage que vous voyez. Pour le bien cognoistre , il le faut voir en son privé et en son à tous les jours. Il est bien souvent tout autre en la maison qu'en la rue , au palais , en la place -, autre avec ses domestiques qu'avec les estrangers. Sortant de la maison pour aller en public, il va jouer une farce : ne vous arrestez pas là -, ce n'est pas luy, c'est tout un autre : vous ne le cognoistriez pas. '
La cognoissance de soy ne s'acquiert point par tous ces quatre moyens , et ne devons nous y fier ; mais par un vray, long et assidu estude de soy, une sérieuse et attentifve examination non seulement de ses paroles et actions, mais de ses pensées plus secrettes ; leur naissance , progrez , durée , répétition) de tout ce qui se remue en soy, jusques aux songes de nuict , en s'espiant de près , en se tastant souvent et à toute heure , pressant et pinssant jusques au vif. Car il y a plusieurs vices en nous cachés, et ne se sentent à faute de force et de moyen , ainsi que le serpent venimeux qui , engourdi de froid , se laisse manier sans danger. Et puis il ne suflit pas de recognoistre sa faute en destail et en individu, et tascher de la reparer; il faut en gênerai recognoistre sa foiblesse , sa misère , et en venir à une reformation et amendement universel.
Or, il nous faut estudier sérieusement en ce livre premier à cognoistre l'homme , le prenant en tout sens , le regardant à tous visages, lui tastant le poux, le sondant jusques au vif, entrant dedans avec la chandelle et l'esprouvette, fouillant et furettant par tous les trous , coings , recoings , des
■ Toutes ces idées se trouvent dans Montaigne, chap. i, de l'Inconstance de no$ actions. (Voyez Essais, n, î.)
tours , cachots et secrets , et non sans cause : car c'est le plus fin et feinct, le plus couvert et fardé de tous, et presque incognoissable. Nous le considérerons donc en cinq manières représentées en ceste table , qui est le sommaire de ce livre.
CINQ CONSIDERATIONS DE L'hOMME ET DE L'HUMAINE