LIVRE I, CHAP. LIT
à se mutiner et rebeller et non à combattre ; son propre est d'essayer plustost à secouer le joug qu'à bien garder sa liberté : procacia plebis ingénia , — impigrœ linguœ , ignavi animi '.
Ne sçachant jamais tenir mesure ny garder une médiocrité honneste; ou très bassement et vilement il sert d'esclave, ou sans mesure est insolent et tyranniquement il domine 5 il ne peust soulTrir le mors doux et tempéré , ny jouir d'une liberté reiglée , court tousjours aux extrémités, trop se fiant ou mesfiant , trop d'espoir ou de crainte. Ils vous feront peur si vous ne leur en faictes : quand ils sont effrayés, vous les baffouez et leur sautez à deux pieds sur le ventre ; audacieux et superbes si on ne leur monstre le baston, dont est le proverbe : Oings-le il te poindra 5 poinds-le il t'oindra : Nil in vulgo wiodicum., terrere ni paveant; ubi pertimuerint , impunè contemni : — audaciâ turbidum, nisi vim metuat : — aut servit humiliter , aut superbe dominatur j libertatem , quœ média, nec spernere nec habere ".
Très ingrat envers ses bienfacteurs. La recompense de tous ceux qui ont bien mérité du public a tousjours esté un bannissement , une calomnie , une conspiration , la mort. Les histoires sont célèbres de Moyse et tous les prophètes , de Socrates, Aristides, Phocion, Lycurgus, Demosthenes, Themistocles : et la vérité a dict qu'il n'en eschappoit pas un de ceux qui procuroient le bien et le salut du peuple ^ : et au contraire il chérit ceux qui l'oppriment , il craint tout, admire tout.
' Le peuple est impétueux, insolent; — sa langue est agissante , mais il est sans vrai courage. (Tacite, Hist., 1. m , c. 32 ; Salluste. ;
' Rien de modéré dans le peuple : s'il ne tremble pas, il veut effrayer ; s'il a peur, il souffre même le mépris. — Turbulent avec audace, s'il n'est retenu par la force. — Ou il sert avec bassesse , ou il domine avec orgueil ; il ne sait ni jouir d'une liberté sage, ni se consoler de l'avoir perdue, f Tacite, Annal., 1. 1, c. 29 ; 1. vi , c. 2 ; Tite-Live, 1. xxiv, c. 25.^
' Mathieu, c. v, v. 11 «"l 12.
Bref, le vulgaire est une beste sauvage; tout ce qu'il pense n'est que vanité, tout ce qu'il dit est fauls et erroné; ce qu'il reprouve est bon , ce qu'il approuve est mauvais ' , ce qu'il loue est infâme, ce qu'il faict et entreprend n'est que folie. Non tam benè cum rébus humanis geritur Ut meliora pluribus placeant : argumentum pessirni turba est \ La tourbe populaire est mère d'ignorance , injustice , inconstance, idolâtre de vanité, à laquelle vouloir plaire ce n'est jamais faict : c'est son mot : vox populi k'OX Dei 5, mais il faut dire , vox populi vox stuUorum i Or, le commencement de sagesse est se garder net , et ne se laisser emporter aux opinions populaires. Cecy est pour le second livre , que nous approchons.
QUATRIES3IE DISTINCTION ET DIFFERENCE DES HOMMES, TIRÉE DE LEURS DIVERSES PROFESSIONS ET CONDI- TIONS DE VIE.
Préface.
VoicYune autre différence des hommes tirée delà diversité de leurs professions , conditions et genres de vie : les uns suyvent la vie civile et sociale ; les autres la fuyent pour se sauver en la solitude-, les uns ayment les armes, les autres les hayssent \ les uns vivent en commun , les autres en la propriété ; les uns se plaisent d'estre en charge et meiner vie publicque , les autres se cachent et demeurent privés -, les uns sont courtisans et du tout à autruy , les autres ne
' f^oyez CicÉRON, TuscuL, 1. ii , in fine.
' Dans ce monde , tout n'est pas réglé de manière que le mieui emporte toujours la majorité des sulTrages : l'indice qu'une chose ne vaut rien, c'est qu'elle a été agréée de la multitude. (Sénèqle, de J^ila beala, c. Jl.)
' La voix du peuple est la voix de Dieu.
* La voix du peuple est la voix des fous. — C'est à peu près dans le mi'me sens que Plutarque a dit : Plaire à une populace est ordinairement déplaire aux sages. (Plutarque, Commenl il faut nourrir les enfanU. )