‹ De la sagesse; trois livresChapitre 174 sur 456 · CHAPITRE LVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVI

Comparaison de la vie civile ou sociale avec la solitaire.

Ceux qui estiment et recommandent tant la vie solitaire et retirée , comme un grand séjour et sem-e retraicte du tabut ' et brouillis du monde , et moyen propre pour se garder et maintenir net et quitte de plusieurs vices , d'autant que la pire part est la plus grande , de mille n'en est pas un bon , le nombre des fols est infmy, la contagion est très dangereuse en la presse % semblent avoir raison jusques-là ; caria compagnie mauvaise est chose très dangereuse -, à quoy pensent bien ceux qui vont sur mer, qu'aucun n'entre en leur vaisseau qui soit blasphémateur, dissolu , meschant : un seul Jonas à qui Dieu estoit courroucé , pensa tout perdre : Bias plaisamment à ceux du vaisseau , qui au grand danger crioyent , appellant le secours des Dieux : Taisez-vous , qu'ils ne sentent ^ que vous estes icy avec moy ; Albuquerque, vice-roy des Indes pour Emanuel roy de Portugal , en un extresme péril sur mer, print sur ses espaules quelque jeune garçon , aflîn que son innocence luy servist de garand et de faveur envers Dieu. Mais de la penser meilleure, plus excellente et parfaicte , plus propre à l'exercice de vertu , plus difficile , aspre , laborieuse et pénible , comme ils veulent faire croire , se trompent bien lourdement; car au contraire, c'est une grande descharge et aisance de vie , et n'est qu'une bien médiocre profession , voire un simple apprentissage et disposition à la vertu. Ce n'est pas entrer en affaires, aux peines et difficultés , mais c'est les fuir, s'en cacher, practiquer le conseil d'Epicure (cache ta vie) : c'est se tapir et

' Du tracas.

' Ceci se trouve mot pour mot dans Montaigne, 1. i , c. 38 , de la Solitude.

' Qu'ils n'entendent pas.

recourir à la mort pour fuir à bien vivre. Il est certain que Testât de roy, prestre , pasteur, est plus noble beaucoup, plus parfaict , plus difficile , que celuy de moyne et d'hermite \ et de faict jadis les compagnies des moynes estoient des séminaires et apprentissages d'où l'on tiroit gens pour eslever aux charges ecclésiastiques , et des préparatifs à plus grande perfection. Et celuy qui vit civilement avec femme , enfans , serviteurs , voisins , amis , biens , affaires , et tant de parties diverses , ausquelles faut qu'il satisfasse et responde reiglement et loyalement , a bien sans comparaison plus de besongne que celuy qui n'a rien de tout cela , et qui n'a affaire qu'à soy : la multitude , l'abondance est bien plus affaireuse que la solitude , la disette. En l'abstinence il n'y a qu'une chose ^ en la conduite et en l'usage de plusieurs choses diverses , y a plusieurs considérations et divers debvoirs : il est bien plus facile de se passer des biens , honneurs , dignités , charges , que s'y bien gouverner et bien s'en acquitter. Il est bien plus aisé du tout se passer de femme , que bien deuement et de tout poinct vivre et se maintenir avec sa femme , enfans , et tout le reste qui en despend ^ ainsi le célibat est plus facile que le mariage.

De penser aussi que la solitude soit un asyle et port asseuré contre tous vices, tentations et destourbiers, c'est se tromper, il n'est pas vray en tous sens. Contre les vices du monde , le bruict de la presse , les occasions qui viennent de dehors , cela est bon \ mais la solitude a ses affaires et ses difficultés internes et spirituelles , ivit in desertum ut tentaretur a diabolo'. Aux jeunes hommes imprudens et mal advisés , la solitude est un dangereux baston , et est à craindre que s'entretenans tous seuls ils entretiennent de meschantes gens , comme disoit Cratès à un jeune homme qui se promenoit tout seul à l'escart. C'est là que les fols machinent de mauvais desseins , ourdissent des malencon-

■ 11 (Jésus) alla dans le désert , pour y être tenté par le diable. ( iMatiu.

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