‹ De la sagesse; trois livresChapitre 179 sur 456 · CHAPITRE LIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIX

De la profession militaire.

L'occupation et profession militaire est noble en sa cause ' ; car il n'y a utilité plus juste ny plus universelle que la protection du repos et grandeur de son pays. Noble en son exécution , car la vaillance est la plus forte , plus généreuse , et plus héroïque de toutes les vertus -, honorable, car des actions humaines , la plus grande et pompeuse est la guerrière , et à qui tous honneurs sont décernés -, plaisante , la compagnie de tant d'hommes nobles , jeunes , actifs , la veue ordinaire de tant d'accidens et spectacles , liberté et conversation sans art , une façon de vie masle , sans cérémonie , la variété de tant d'actions diverses , cette courageuse harmonie de la musique guerrière, qui nous entretient et nous eschauffe et les oreilles et l'ame 5 ces mouvemens guerriers qui nous ravissent de leur horreur et espouventement ^ cette tempeste de sons et de cris 5 cette effroyable ordonnance de tant de milliers d'hommes, avec tant de fureur, d'ardeur et de courage.

Mais au contraire l'on peust dire que l'art et l'expérience de nous entredesfaire , entretuer , de ruiner et perdre nostre propre espèce , semble desnaturé , venir d'aliénation de sens -, c'est un grand tesmoignage de nostre foiblesse et imperfection , et ne se trouve point aux bestes , où demeure beaucoup plus entière l'image de nature. Quelle folie, quelle rage , faire tant d'agitations , mettre en peine tant de gens , courir tant de dangers et hasards par mer et par terre , pour chose si incertaine et doubteuse , comme est l'issue de la guerre ^ courir avec telle faim et telle aspreté après la mort , qui se trouve partout , et sans espérance de

' Passage pris dans Montaigne , I. m , c. 13.

T.IVRE ï, CHAP. LIX. 257

sepultuiv ; alItM- tuer ceux que l'on ne hay( pas, que l'on ne vit jamais I

Mais d'où vient cette grande fureur et ardeur , car l'on ne t'a faict aucune offense ? Quelle frénésie et manie d'abandonner son corps, son temps, son repos , sa vie , sa liberté, à la mercy d'autruy? S'exposer à perdre ses membres et à chose pire mille foys que la mort , au fer et au feu , estre trespané , tenaillé , descoupé , deschiré , rompu , captif et forçat à jamais ? et ce pour servir à la passion d'autruy , pour cause que l'on ne sçait si elle est juste , et est ordinairement injuste ; car les guerres sont le plus souvent injustes ^ et pour tel que tu ne cognois , qui ne se soucie ny ne pensa jamais à toy , mais veust monter sur ton corps mort ou estropié , pour estre plus haut , et voir de plus loing ? Je ne touche icy le debvoir des subjects à leur prince et à leur patrie , mais les volontaires , libres et mercenaires.

CINQDIESME ET DERNIERE DISTINCTION ET DIFFERENCE DES HOMMES, TIREE DES FAVEURS ET DEFAVEURS DE

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