‹ De la sagesse; trois livresChapitre 195 sur 456 · LIVRE II , CHAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE II , CHAP. I

sont forcés d'en sortir honteusement ', et ftiire des accords lasches et vilains , cherchant des faulses interprétations , mentant et se desmentant eux-mesmes , trahissant leur cueur, plastrant et palliant le faict , qui sont tous remèdes pires cent fois que le mal qu'ils veuslent guarir : meliùs non incipient, quàm desinenf : de la faulte de prudence ils retombent en faulte de cueur : c'est au contraire du dire de Bias , entreprendre froidement , mais poursuivre ardemment^. C'est comme les sots tachés du vice de mauvaise honte, qui sont mois et faciles à accorder tout ce qu'on leur demande , et puis sont faciles à faillir de parole et à se desdire 4 : parquoy il faut aux affaires et au commerce des hommes, tout du commencement estre prudent et advisé.

Le quatriesme et meilleur de tous est une vive vertu , resolution et fermeté d'ame par laquelle on voit et on affronte les accidens sans trouble ^ on les lutte et on les combat. C'est une forte , noble et glorieuse impassibilité , toute contraire à l'autre première, qu'avons dicte basse et stupide. Or pour s'y former et y parvenir, servent de beaucoup et sur-tout les discours precedens. Le discours est maistre des passions, la préméditation est celle qui donne la trempe à l'ame et la rend dure, acérée et impénétrable à tout ce qui la veust entamer. Le moyen propre pour appaiser et adoucir ces passions est les bien cognoistre, examiner et juger quelle puissance elles ont sur nous et quelle nous avons sur elles. Mais sur-tout le souverain remède est de ne croire et ne se laisser jamais emporter à l'opinion , qui est ce qui fomente et allume

' Les passions me sont autant aisées à éviter , comme elles me sont difficiles à modérer. (Montaigne, 1. m, c. 10.)

' Ils ne commenceront pas mieux qu'ils ne finiront. (Sén., Ep. lxxii , in fine.) — f^oyez aussi Montaigne , 1. m , c. 10.

' Si quid agere instituts , lenlè id aggrcdere . cœterum in eo quod clegeris firmiter persiste. (Diogèn. Laerc, P^ie de Bias, \.i,$. 87.)

* C'est une pensée de Plutarque que Charron a prise dans Montaigne. Mais celui-ci avoit cité Plutarque. f'oyez le traité de la Mauvaise Honte.

c. Vlll.

nos passions , et est , comme a esté dict , faulse , folle , voilage et incertaine , la guide des fols et du vulgaire -, mais se laisser tout doucement mener à la raison et à la nature , qui est le guide des sages , meure , solide et arrestée. De cette matière encores cy-après au long '^.

Mais sur toutes passions se faut très soigneusement garder et deslivrer de cette philautie % présomption et folle amour de soy-mesme ^ peste de l'homme , ennemy capital de sagesse , vraye gangrené et corruption de l'ame , par laquelle nous nous adorons et demeurons tant contens de nous , nous nous escoutons et nous croyons nous-mesmes. Or nous ne sçaurions estre en plus dangereuses mains que les nostres. C'est un beau mot venu originellement du langage espagnol , ô Dieu , garde-moy de moy. Cette présomption et folle amour de soy vient de la mescognoissance de soy, de sa foiblesse , de son peu , tant en gênerai de l'infirmité et misère humaine , qu'en particulier de la sienne propre et personnelle : et jamais homme qui aura un grain de cette folie ne parviendra à la sagesse. La bonne foy, la modestie , la recognoissance cordiale et sérieuse de son peu , est un grand tesmoignage de bon et sain jugement , de droicte volonté , et ainsi une belle disposition à la sagesse.

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