‹ De la sagesse; trois livresChapitre 194 sur 456 · L1\RE II, CHAP · texte numérisé non relu

L1\RE II, CHAP

dent , pour les avoir eu horreur : les remèdes et moyens de s'en destaire et les vaincre , généraux ( car les particuliers contre chascune , seront au troisiesme livre , en la vertu de force et tempérance) , sont plusieurs et dilTerens , bons et mauvais ; et c'est sans compter cette bonté et félicité de nature, si bien attrempée' et assaisonnée, qui nous rend calmes, sereins , exempts et nets de passions fortes et mouvemens violens , et nous tient en belle assiette , equable , unis , fermes et asseurés contre l'elTort des passions , chose très rare. Cecy n'est pas remède contre le mal 5 c'est exemption de mal , et la santé mesme : mais des remèdes contre icelles nous en pouvons remarquer quatre.

Le premier, impropre et nullement louable , est une stupidité et insensibilité à ne sentir et n'appréhender point les choses , une apathie bestiale des âmes basses et plattes du tout, ou bien qui ont l'appréhension toute emoussée, une ladrerie spirituelle , qui semble avoir quelque air de santé , mais ce ne l'est pas : car il n'y peust avoir sagesse et constance où il n'y a point de cognoissance , de sentiment et d'affaires, et ainsi c'est complexion et non vertu. C'est ne sentir pas le mal , et non le guérir : neantmoins cet estât est beaucoup moins mauvais que le cognoistre , sentir, et se laisser gourmander et vaincre :

.... Pretuleritn delirus inersque vidcri, Duni mea délectent mala me, vel denique fallanl, (^uam sapere et ringi '

Le second remède ne vaut gueres mieux que le mal mesme , toutes fois le plus en usage ; c'est quand l'on vainc et l'on estoufïé une passion par une autre passion plus forte ; car jamais les passions ne sont en égale balance. Il y

' Façonnée, disposée. — Trempée, aUemperala.

' J'aimerois mieux paroitre idiot, insensé, si je me complaisois dans ma situation , ou si je ne m'en apercevois pas , que d'être sage et d'enrager. — En supprimant du premier vers le mol scriplor. Charron donne à la citalion le sens qu'il vouloit.

en a tousjours quelqu'une (comme aux humeurs du corps) qui prédomine , qui régente et gourmande les autres. Et nous attribuons souvent très faulsement à la vertu et sagesse ce à quoy elle n'a pas pensé , et qui vient de passion : mais c'est beaucoup encores pour ces gens-là , quand les passions , qui maistrisent en eux , ne sont pas des pires.

Le troisiesme remède et bon ( encores qu'il ne soit le meilleur) est prudent et artificiel , par lequel l'on se desrobe , l'on fuyt, l'on se tapit et se cache aux accidens , et à tout ce qui peust picquer, esveiller ou eschauffer les passions. C'est une estude et un art par lequel on se prépare avant les occasions , en destournant les advenues aux maux , et l'on pourvoit à ne les sentir point , comme fit ce roy ' qui cassa la belle et riche vaisselle que l'on luy avoit donnée , pour ester de bonne heure toute matière de courroux. L'oraison proprement de ces gens-cy est ne nos inducas in tentationem \ Par ce remède , qui se picque au jeu ne joue point ; les gens d'honneur prompts et choleres fuyent les altercations contentieuses , arrestent le premier bransle d'esmotion ; car quand l'on est dedans il est mal aysé de s'y porter bien sagement et discrettement ; nous guidons les affaires en leurs commencemens , et les tenons à nostre mercy^ mais après qu'ils se sont esbranlés et eschauffés , ce sont eux qui nous guident et emportent. Les passions sont bien plus aysées à esviter qu'à modérer, exscinduntur animo faciliùs , quàm temperantur^, pource que toutes choses sont en leur naissance foibles et tendres. En leur petitesse l'on ne descouvre pas le danger, et en leur force l'on n'en trouve plus le remède -, comme nous voyons en plusieurs qui facilement et légèrement entrent en querelle , procès , dispute , puis

' C'étoit Co(i/s. Voyez Plutarque, Dits des rois, princes el capitaines.

' Ne nous livrez point à la tentation. (3Iath. , c. vi . v. 13.) ^ Il est bien plus facile de les arracher de l'ame, que de les gouverner. (SÉNÈQUE, Epiii. c. MU.;

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