LIVRE II, CHAP. II
Le premier est de Juger tout , c'est ie propre du sage et spirituel, dict un des premiers et souverains sages, spirilualis omnia dijudicat et à neminc judicatur ' : le vray olîice de l'homme , son plus propre et plus naturel exercice, sa plus digne occupation, est de juger. Pourquoy est-il honune discourant , raisonnant , entendant? Pourquoy a-t-il l'esprit, pour faire, comme l'on dict, des chasteaux en Espagne, et se paistre de sottises et vanités , comme faict la pluspart du monde? Quis unquam ocidos tenehrarum causa habuit*! Certes pour voir, entendre, juger toutes choses , dont il est bien nommé le syndic , surintendant , le contreroolleur de nature, du monde, des œuvres de Dieu : le vouloir priver de ce droit , c'est vouloir qu'il ne soit plus homme, mais beste ^ le faire singulièrement, excellemment, c'est au sage : si ne juger point heurte le naturel simple et propre de l'homme , que sera-ce au sage , qui est autant par dessus le commun des hommes , comme celuy du commun est par dessus les bestes? C'est donc merveille que tant de gens ( je ne dis les foibles et idiots qui n'ont la faculté et le moyen de l'exercer ) qui sont ou font les entendus et sulTisans , renoncent et se privent à escient de ce droit et authorité si naturelle , si juste , et si excellente ; lesquels , sans rien examiner ny juger seulement, reçoivent, approuvent tout ce qui se présente , ou pource qu'il a beau semblant et belle apparence , ou pource qu'il est en vogue, en crédit , et observance commune , voire pensent qu'il ne soit pas permis d'en doubterou l'examiner, s'abbestissans et degradans de cette façon , ils sont bien fiers et glorieux en d'autres choses , mais en cecy sont craintifs et ravallés, qui toutefois leur appartient si justement , et qui est avec tant de raisons. Puis qu'entre mille mensonges n'y a qu'une
■ L'homme spirituel juge de tout , et n'est jugé par personne. (S. Paul , Ep. 1 aux Corinlh., c. ii, v. 15.)
' Est-ce pour vivre dans les ténèbres que nous avons des yeux ? (Sén., Epist. cxxii.)
vérité , mille opinions de mesme chose , une seule véritable , pourquoy n'examinerai-je avec l'outil de la raison , quelle est la meilleure , plus vraye, raisonnable , honneste, utile , commode ? Est-il possible que de tant de loix , coustumes , opinions , mœurs différentes et contraires aux nostres qu'il y a au monde , il n'y ait que les nostres bonnes ? Que tout le reste du monde se soit mesconté? Qui l'osera dire , et qui doubte que les autres n'en disent tout autant des nostres , et que cettuy-cy qui ainsi condamne ces autres , s'il y fust né et nourry ne les trouvast meilleures , et ne les preferast à celles-cy qu'il estime maintenant les seules bonnes , à cause qu'il les a accoustumé ? Enfin à celuy qui seroit si hardy et si fol de le dire, je luy repondray que cet advis et règle sera pour le moins bonne pour tous les autres , affîn qu'ils se mettent à juger et examiner tout, et qu'en ce faisant ils trouvent les nostres meilleures. Qr sus donc le sage jugera de tout , rien ne luy eschapperâ qu'il ne mette sur le bureau et en la balance : c'est à faire aux prophanes et aux bestes se laisser mener comme des bulles , je veux bien que l'on vive , l'on parle , l'on face comme les autres et le commun , mais non que l'on juge comme le commun, voire je veux que l'on jugelecommun. Qu'aura le sage et sacré par dessus le prophane, s'il faut encores qu'il aye son esprit, sa principale et héroïque pièce, esclave du commun? le public et commun se doibt contenter que l'on se conforme à luy en toutes les apparences; qu'a-t-il affaire de mon dedans, de mes pensées et jugemens? Ils gouverneront tant qu'ils voudront ma main , ma langue , mais non pas mon esprit s'il leur plaist : il a un autre maistre. Empescher la liberté de l'esprit l'on ne sçauroit-, le vouloir faire, c'est la plus grande tyrannie qui puisse estre , le sage s'en gardera bien activement et passivement , se maintiendra en sa liberté et ne troublera celle d'autruy.
Or jouissant ainsi le sage de ce droit sien à juger et