LIVRE 11, CHAP
natio tarda est\ — Qui nimiùm proptrat , scriùs absolvit^. Aussi estant enyvré de cette intention violente.^, on s'embarrasse , on s'enferre , on se jette à l'indiscrétion , à l'injustice , on apporte de l'aigreur et du soubçon aux autres , de l'impatience aux evenemens contraires ou tardifs, et qui ne sont à souhait :
. . . Malè cuDCta miiiistrat. . . .
Impetus i
Cela se voit non seulement aux affaires sérieux , mais encores vains et frivoles , comme au jeu , où celuy qui est saisi et transporté d'une si ardente soif de gaigner, se trouble et pert. Celuy qui va modérément est tousjours chez soy, sans se picquer, conduit son faict et plus advantageusement, et plus seurement, et plus gayement : il feint, il ployé, il diffère tout à son aiseselon le besoin : s'il faut d'attainte ', c'est sans tourment et affliction , prest et entier pour une autre nouvelle charge : marche toujours la bride à la main , festinat lente ^.
Tiercement cette violence et tant aspre aff'ection infecte et corrompt mesme le jugement -, car suyvant un party et désirant son advantage , ils forcenent , s'il en vient au rebours , lui attribuent de faulses louanges et qualités , et au party contraire faulses accusations , interprètent tous prognostiques et evenemens à leur poste, et les font servir à leur dessein. Faut-il que tous ceux du party con-
■ On se retarde par trop de précipitation. (Quint. Curt., 1. ix , c. 9.)
" Qui se hâte trop finit plus tard. A ce passage de Tite-Live, on peut ajouter : Omnia non properanti cerla, claraque erunt • feslinalio improvida esl et cœca. (Tite-Live, 1. xxii, c. 39. )
^ Les deux premières citations et la phrase qui les précède sont tirées de Montaigne , 1. m , c. 10.
•* On fait tout mal lorsqu'on agit avec impétuosité. (Stace, dans sa Thébaïde , 1. x, v. 7.)
' S'il manque d'aUeindre son but.
'' Se hâte lentement. 'Horace.
traire et malade soient aussi meschans , et que tous vices leur conviennent 5 voire et encores ceux , qui en disent et remarquent quelque bien, soient suspects estre de leur party? ne peust-il pas estre qu'un honneste homme au reste , au moins en quelque chose , se trouve embarqué et suyve un m^auvais party? Que la passion force la volonté , mais qu'elle emporte encores le jugement , et luy face faire le sot , c'est trop : c'est la pièce souveraine et dernière qui doibt tousjours maintenir son authorité : il faut candidement et de bonne foy recognoistre le bien qui est aux adversaires , et le mal qui est en ceux que l'on suyt. Hors le neud du débat et le fonds , il faut garder equanimité et indifférence , et n'allonger point sa cholere au delà des affaires '. Voylà les maux que nous apporte cette trop grande affection à quelque chose que ce soit : par tout , voire à estre bon et sage , il y peust avoir du trop.
Mais pour tenir règle en cecy, il se faut souvenir que la principale et plus légitime charge que nous avons , c'est à chascun sa conduicte. C'est pourquoy nous sommes icy, nous devons nous maintenir en tranquillité et liberté. Et pour ce faire , le souverain remède est de se prester à autruy, et ne se donner qu'à soy, prendre les affaires en main, non à cueur, s'en charger et non se les incorporer, soigner et non passionner, ne s'attacher et mordre qu'à bien peu , et se tenir tousjours à soy. Ce conseil ne condamne point les offices deus au public, à ses amis , à son prochain, tant s'en faut; l'homme sage doibt estre officieux et charitable, appliquer à soy l'usage des autres hommes et du monde , et pour ce faire doibt contribuer à la société publique les offices et debvoirs qui le touchent. Qui sibi amicus est, hune omnibus scito esse amicum '. Mais j'y requiers modération et discrétion double ; l'une de ne
' Pris dans Montaigne , 1. ni , c. 10.
" C'est être son ami que d'être l'ami de tout le moftde. (Ses., Ep^. vi, en fine.)