CHAPITRE III
Distinction première et generalle de l'homme.
L'homme, comme un animal prodigieux, est fait de pièces ï toutes contraires et ennemies. L'ame est comme un petit '^. * dieu, le corps comme une beste , un fumier. Toutesfois ces deux parties sont tellement accouplées , « ont tel besoing l'une de l'autre pour faire leurs fonctions ,
Alterius sic
Altéra poscit opem res , et conjurai amicé , '
«t s'embrassent si bien l'une l'autre avec toutes leurs querelles , qu'elles ne peuvent demeurer sans guerre , ni se séparer sans tourment et sans regret; » et comme tenant le loup par les oreilles , chascune peut dire à l'autre , Je ne puis avec toy ny sans toy vivre, nec teciim possum vivere nec sine te. '
Mais pource que derechef en ceste ame il y a deux parties bien différentes *, « la haute , pure , intellectuelle et divine , en laquelle la beste n'a aucune part -, et la basse , sensitive et bestiale , qui tient du corps et de la matière , » l'on
' Ainsi l'une requiert le secours de l'autre, et toutes deux concourent au même but. (Hor., Arlpoét., v. 410.) ' Martial, Épigr. xii, 47.
* F'oyez la l^ariante II, à la fin du volume.
peut par une distinction plus morale et politique , remarquer trois parties et degrés en l'homme : L'esprit , l'ame , la chair, dont l'esprit et la chair tiennent les bouts et extrémités , « comme le ciel et la terre ; l'ame mitoyenne , où se font les météores, le bruit et la tempeste. » L'esprit, la très haute et très héroïque partie, parcelle, scintille, image et defluxion de la divinité , est en l'homme comme un roy en la republique-, ne respire que le bien, et le ciel, où il tend tousjours : la chair au contraire , comme la lie d'un peuple tumultuaire et insensé, le marc et la sentine de l'homme, partie brutale, tend tousjours au mal et à la matière : l'ame au milieu comme les principaux du populaire , est indifférente entre le bien et le mal , le mérite et le démérite ; est perpétuellement sollicitée de l'esprit et de la chair, et selon le party où elle se range , est spirituelle et bonne , ou charnelle et mauvaise. Icy sont logées toutes les affections naturelles qui ne sont vertueuses ny vicieuses, comme l'amour de ses parens et amis, crainte de honte, pitié des affligés, désir de bonne réputation.
Cette distinction aidera beaucoup à cognoistre l'homme , et discerner ses actions , pour ne s'y mescompter, comme l'on fait jugeant par l'escorce et apparence , pensant que ce soit de l'esprit ce qui est de l'ame , voire de la chair, et attribuant à la vertu ce qui est de la nature ou du vice. Combien de bonnes et de belles actions produites par passion , ou bien par une inclination et complaisance naturelle : ut serviant genio , et suo indulgeant animo ? '
' Pour obéir à son goût, et par complaisance pour ses penchants.