LIVRE II, CHAP. III
sent , ou s'attiédissent , et rabaissent plus ou moins comme âccidens, quœ recipiunt magis et minus \
Or la vraie preud'hommie que je requiers en celuy qui veust estre sage , est libre et franche , masle et généreuse , riante et joyeuse , égale , uniforme et constante , qui marche d'un pas ferme , fier et hautain , allant tousjours son train , sans regarder de costé ni derrière , sans s'arrester et altérer son pas et ses alleures pour le vent , le temps , les occasions , qui se changent , mais non pas elle , j'entens en jugement et en volonté , c'est-à-dire en l'ame , où réside et a son siège la preud'hommie. Car les actions externes , principalement les publiques , ont un autre ressort , comme sera dict en son lieu*. Je la veux icy descrire , advertissant premièrement que suivant le dessein de ce livre déclaré au préface, je traicte de la preud'hommie et sagesse humaine , comme humaine par laquelle on est dict homme de bien et sage, et non de la chrestienne , combien qu'encores en diray-je enfin un mot.
Le ressort de cette preud'hommie est nature, laquelle oblige tout homme d'estre et se rendre tel qu'il doibt , c'està-dire se conformer et régler selon elle. Nature nous est ensemble et maistresse qui nous enjoint et commande la preud'hommie , et loy ou instruction qui nous l'enseigne. Quant au premier, il y a une obligation naturelle , interne et universelle à tout homme d'estre homme de bien , droit , entier, suivant l'intention de son autheur et facteur. L'homme ne doibt point attendre ny chercher autre cause, obligation , ressort ou motif de sa preud'hommie , et n'en sçauroit jamais avoir un plus juste et légitime , plus puissant , plus ancien : il est tout aussi tost que luy, nay avec luy. Tout homme doibt estre et vouloir estre homme de bien , pource
' Qu'ils reçoivent plus ou moins. Accidens est quodadestalque abest , sine subjecti interitu. (Porphyr., Isag., c. v, pag. 8, inoper. Arislot.. t. I, édit. Paris, 1619.)
• Foyez la flânante A.Yni, à la fin du volume.
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qu'il est homme : qui ne se soucie de l'estre est un monstre , renonce à soy-mesme , se desment , se destruit , par droict n'est plus homme , et debvroit par effect désister de l'estre , il l'est à tort. Il faut que la preud'hommie naisse en luy par luy-mesme , c'est-à-dire par le ressort interne que Dieu y a mis , et non par aucun autre externe estranger, par aucune occasion ou induction. Personne ne veust d'une volonté juste et reiglée une chose gastée, corrompue, autre que sa nature ne porte : il implique contradiction de désirer ou accepter une chose et ne se soucier qu'elle vaille rien^ l'homme veust avoir toutes ses pièces bonnes et saines , son corps, sa teste, ses yeux, son jugement, sa mémoire , voire ses chausses et ses bottes : pourquoy ne voudra-t-il aussi avoir sa volonté et conscience bonne , c'est-à-dire estre bon et sain tout entier? Je veux donc qu'il soit bon et aye sa volonté ferme et résolue à la droiture et prud'hommie , pour l'amour de soyrmesme , et à cause qu'il est homme , sçachant qu'il ne peust estre autre sans se renoncer et destruire , et ainsi sa preud'hommie luy sera propre, intime, essentielle, comme luy est son estre , et comme il est à soy-mesme. Ce ne sera donc point pour quelque considération externe et venant du dehors, quelle qu'elle soit, car telle cause estant accidentale,et du dehors, peust venir à faillir ou s'affoiblir et changer, et lors toute la preud'hommie appuyée sur icelle en fera de mesme : s'il est preud'homme pour l'honneur et la réputation , ou autre récompense , estant en la solitude , hors d'espérance qu'on le sache , il cessera de l'estre ou le sera froidement et laschement. Si pour la crainte des loix , magistrats , punitions , pouvant frauder les loix , circonvenir les juges , esviter ou elider les preuves , et se cacher à la science d'autruy, et il ne le fera point : voylà une preud'hommie caduque , occasionnée , accidentale et certes bien chetive : c'est toutes fois celle qui est en vogue et en usage : on n'en cognoist point d'autre , personne n'est homme de bien , qu'induit et convié par cause ou occasion , nenm gra-
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tis bonus est '. Or je veux en mon sage une preud'hommie essentielle et invincible , qui tienne de soy-mesme , et par sa propre racine , et qui aussi peu s'en puisse arracher et séparer, que l'humanité de l'homme. Je veux que jamais il ne consente au mal , quand bien personne n'en sçauroit jamais rien : ne le sçait-il pas luy ? que faut-il plus ? Tout le monde ensemble n'est pas tant = ; quid tibi prodest non habere consciu/n, habenti conscientiam ^? Ny quand il en debvroit recevoir une très grande recompense, car quelle peust-elle estre qui luy touche tant que son estre propre ? Ce seroit comme vouloir avoir un meschant cheval , moyennant qu'il eust une belle selle. Je veux donc que ce soyent choses inséparables estre et consentir de vivre homme, estre et vouloir estre homme de bien. Ce premier est assez inculqué , venons au second.
Or le patron et la règle pour l'estre , c'est cette nature mesme qui requiert si absolument que le soyons, c'est, dis-je , cette équité et raison universelle qui esclaire et luit en un chascun de nous \ qui agit selon elle , agit vrayement selon Dieu , car c'est Dieu , ou bien sa première , fondamentale et universelle loy qui l'a mis au monde , et qui la première est sortie de luy; car Dieu et nature sont au monde , comme en un estât , le roy son autheur et fondateur, et la loy fondamentale qu'il a bastie pour la conservation et règle dudit estât. C'est un esclat et rayon de la divinité , une defluxion et dépendance de la loy eternell ' qui est Dieu mesme, et sa volonté : quid natura nisi Deus, et divina ratio loti mundo et partibus ejus inserta ^ ? Il agist aussi selon soy,
' Uhi malas prœmia sequuntur, haud facile qunquam gratuilà bonus est. — Dès qu'on récompense les méchants, il est bien difficile qu'on soit bon sans aucun intérêt, dit Sallusle, Fragm. 1. i , oral. Lepidi.
' N'est pas autant ou aussi grand que lui.
' Que l'importe que l'on ne connoisse pas tes bonnes actions , si tu en as la conscience? (Sénkque, apud Laclanl. divin. Institut., 1. vi, c. 24.)
' Qu'est-ce que la nature si ce n'est Dieu , et celte raison divine ré-
car il agist selon le timon et ressort animé qu'il a dedans soy, le mouvant et agitant. Ainsi est-il homme de bien essentiellement , et non par accident et occasion : car cette loy et lumière est essentielle et naturelle en nous , dont aussi est appellée nature et loy de nature. Il est aussi par conséquent homme de bien tousjours et perpétuellement , uniformément et également , en tous temps et tous lieux : car cette loy d'équité et raison naturelle est perpétuelle en nous, ediclum perpetuum , inviolable qui ne peust jamais estre esteinte ny effacée , quam nec ipsa delet iniquitas : — vermis eorum non morietur ' , universelle et constante par-tout, et tousjours mesme, égale, uniforme, que les temps ny les lieux ne peuvent altérer ny desguiser ^ ne reçoit point d'accès ny recès , de plus et de moins , substantia non recipit magis nec minus \ Que vas-tu chercher ailleurs? loy ou règle au monde. Que te peust-on dire ou alléguer que n'ayes chez toy et au dedans , si tu te voulois taster et escouter ? Il te faut dire , comme au payeur de mauvaise foy, qui demande de quoy, et veust que Ton luy monstre la cedule qu'il a chez soy, quodpetis intùs habes ^ tu demandes ce que tu as dans ton sein. Signatum est super nos lumen vultûs lui. — Génies naturaliler quœ legis sunt faciunt : ostendunt opus legis scriptum in cordibus suis, — lex scripta in cordibus nos tris ^. La loy
panëue , non seulement dans le monde entier, mais dans chacune de ses parties? (Sénèque, de Benefîc., 1. iv, c. 7, inilio.) — Ployez la note de la page 291.
' Que l'iniquité elle-même ne peut détruire. — Le ver qui les ronge ne mourra point. (S. Marc, c. ix , v. 47.)
" Ce qui est substance ne peut recevoir ni perdre. — C'est un axiome de l'école. Voyez les catégories d'Aristote, c. v.
' Ce que tu demandes, tu l'as au-dedans de toi.
* Elle a éclaté sur nous la lumière de votre visage. — Les Gentils font naturellement ce que la loi commande ; ils prouvent ainsi qu'ils ont dans le cœur l'esprit de la loi ; — oui , la loi est écrite dans nos cœurs. ( Psaume iv, v. 7; S. Paul aux Romains , c. n , v. 14 et 15.)
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de Moyse en son Decalogue en est une copie externe et publique, la loy des Douze Tables, et le droit romain , les enseignemens moraux des théologiens et philosophes , advis et conseils des jurisconsultes , les edits et ordonnances des souverains ne sont que petites et particulières expressions d'icelle. Que s'il y a aucune loy qui s'escarte le moins du monde de cette première et originelle matrice , c'est un monstre , une fausseté , une erreur. Bref toutes les loix du monde ne sont que des copies et des extraits produits en jugement, contre toy qui tiens caché l'original , et feins ne sçavoir que c'est , estouft'ant tant que tu peux cette lumière qui t'esclaire au dedans , qui veritalem Dei detinent in injustitiâ % mais qui n'ont jamais esté au dehors et humainement publiées , que pource que celle qui estoit au dedans toute céleste et divine , a esté par trop mesprisée et oubliée. Ce sont tous ruisseaux , mais qui n'ont ny tant d'eau , ny si vive, que leur source et fontaine invisible, qui est dedans toy, si tu ne la laissois dépérir et perdre : non tant d'eau , dis-je , quàm miiUa pietas, humanitas, liberalitas, fides exigunt, quœ extra tabulas sunt^. O chetive preud'hommie des formalistes, qui se tient aux mots de la loy, et en pense cstre quitte ! combien de debvoirs requis au delà ? quàm angusta innocentia ad legeni honum esse : latiùs officiorum patet, quàm juris régula \ Ny si forte et si vive, tesmoin que pour les bien entendre et sçavoir leur intention, souldre et sortir d'une ambiguité, difficulté, antinomie, il les faut ramener à la source , et rentrant au dedans,
' Ils retiennent injustement la vérité qui vient de Dieu. (S. Paul aux Romains, c. i, v. 18.)
' Combien la piété, l'humanité, la générosité, la foi, n'exigent-elles pas de choses qui ne sont pas dans les tables des lois? (Sénèque, de Ira , I. n, c. 27, in fine.)
' C'est peu de chose que l'innocence qui reste dans les bornes de la loi : la règle des devoirs s'étend bien plus loin que la règle du droit. SÉNÈQUE, de Ira, 1. ii , r. 27, m fine.)
les mettre à la touche et coucher au niveau de la nature , anima legis ratio \Yoy ci donc une preud'hommie essentielle , radicale et fondamentale , née en nous de ses propres racines , par la semence de la raison universelle , qui est en Tame , comme le ressort et balancier en l'horloge , comme la chaleur naturelle au corps se maintient de soy-mesme forte et invincible , par laquelle l'on agit selon Dieu , selon soy, selon nature , selon l'ordre et la police universelle du monde , quietement , doucement , et ainsi sombrement et obscurément , sans bruit, comme le batteau qui n'est poussé que du fil et du cours naturel et ordinaire de l'eau : toute autre est entée par art , et par discipline accidentale , comme le chaud et le froid des fièvres , acquise et conduite par des occasions et considérations estrangeres , agissant avec bruit , esclat et ambitieusement.
Voylà pourquoy la doctrine de tous les sages porte que bien vivre, c'est vivre selon nature, que le souverain bien en ce monde , c'est consentir à nature , qu'en suivant nature , comme guide et maistresse , l'on ne fauldra jamais , naturajïi si sequaris ducem , nusquam aberrabis ^ : — bonuin est quod secundum naturam : — omnia vitia contra naturam sunt : — idem beatè vivere et secundum naturam ^ , entendant par nature l'équité et la raison universelle qui luit en nous , qui contient et couve en soy les semences de toute vertu , probité , justice , et est la matrice de laquelle sortent et naissent toutes les bonnes et belles lois, les justes et équitables jugemens que prononcera mesme un idiot. Nature a disposé toutes choses au meilleur estât qu'elles puissent estre , et leur a donné le premier
' La raison de la loi est dans l'ame.
' En prenant la nature pour guide , vous ne risquez point de vous égarer. (CicÉRON, de Offic, 1. i , c. 28.)
^ Ce qui est selon la nature est bien. — Tous les vices sont contre nature. — Vivre heureux et vivre selon la nature , c'est même chose. (SÉ- NÈQUE, Epiai, f.xviii; de F'itn beata, cap. viii; Episl. cxxn.)