‹ De la sagesse; trois livresChapitre 213 sur 456 · LIVRE II, CHAP. III. :Vl · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. III. :Vl

mouvement au bien et à la fin qu'elles doivent chercher, de sorte que qui la suyvra ne fauldra ' point d'obtenir et posséder son bien et sa fin. Sapientia est in naturam converti, et eô restitui undè publicus error expulerit : — Ab illâ non deerrare, ad illius legem exemplumque formari sapientia est '. Les hommes sont naturellement bons , et ne suyvent le mal que pour le proffît ou le plaisir : dont les législateurs , pour les induire à suyvre leur inclination naturelle et bonne , et non pour forcer leurs volontés, ont proposé deux choses contraires , la peine et la recompense.

Certes nature en chascun de nous est suffisante et douce maistresse , et règle toutes choses , si nous la voulons bien escouter, l'employer, l'esveiller, et n'est besoin aller quester ailleurs , ni mendier de l'art et des sciences, les moyens, les remèdes et les règles qui nous font besoin : un chascun de nous , s'il vouloit, vivroit à son ayse du sien. Pour vivre content et heureux, il ne faut point estre scavant, courtisan , ny tant habile ^ toute cette suffisance qui est au delà la commune et naturelle est vaine et superflue , voire apporte plus de mal que de bien. Nous voyons les gens ignorans , idiots et simples mener leur vie plus doucement , et gayement résister aux assauts de la mort, de l'indigence , de la douleur , plus constamment et tranquillement que les plus sçavans et habiles. Et si l'on y prend bien garde , l'on trouvera parmy les païsans et autres povres gens des exemples de patience , constance , equanimité , plus purs que tous ceux que l'eschole enseigne : ils suyvent tout simplement les raisons et la conduite de nature, marchent tout doucement et mollement aux aff*aires , sans s'eschauffer ou

' IV c manquera point.

* La sagesse est de se rapprocher toujours de la nature, de revenir à co point d'où nous avoil fait sortir l'erreur générale : — Ne s'écarter jamais de la nature, se conformer à ses lois et à son exemple, c'est la sagesse. (Sknèque, Epist. Lxiv; de ï^ita beala, c. m.)

s'eslever, et ainsi plus sainement : les autres montent sur leurs grands chevaux, se gendarment , se bandent et tiennent tousjours en cervelle et en agitation. Un grand raaistre et admirable docteur en la nature a esté Socrates, comme en l'art et science Aristote. Socrates , par les plus simples et naturels propos , par similitudes et inductions vulgaires , parlant comme un païsan , une femme , fournit des préceptes et règles de bien vivre , et des remèdes contre tous maux , tels, si forts et vigoureux, que tout l'art et science du monde ne sçauroit inventer, ny y arriver.

Mais non seulement nous ne la croyons , escoutons et suyvons comme porte le conseil des sages , mais encores (sans parler de ces monstres qui par la violence des vices , desbauches , volontés trop desreglées et perverses, l'estouffent , esteignent tant qu'est en eux sa lumière , mortiiîent ses semences) nous esquivons tous à elle , nous la laissons dormir et chommer , aimans mieux mendier ailleurs nostre apprentissage, recourir à l'estude et à l'art, que de nous contenter de ce qui croist chez nous. Nous avons un esprit brouillon , qui s'ingère de maistriser et gouverner partout, et qui se racine à nostre poste ', desguise, change et brouille tout, veust adjouster, inventer, changer, et ne se peut arrester à la simplicité et naïfveté, ne trouve rien bon s'il n'y a de la finesse et de la subtilité , simplex illa et aperta virtus in obscuram et solertem scientiam versa est \ Et puis nous avons ce vice que nous n'estimons point ce qui croist chez nous, nous n'estimons que ce qui s'achette, ce qui couste et s'apporte de dehors : nous préférons l'art à la nature , nous fermons en plein midy les fenestres , et allumons les chandelles. Cette faute et folie vient d'une autre, qui est que nous n'estimons point les choses selon leur vraye et essentielle valeur, mais selon la monstre , la parade

' A noire gré.

" De cette vertu si simple , si franche , on a fait une science obscure et iubtile. (SÉNÈQUE, Epist. xcv.)

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et le bruit*. Combien de gens y a-t-il plus scrupuleux et plus exacts , en ce qui est du droict positif et municipal que du naturel? certes presque tous, voire encores de la cérémonie et loy de civilité que nous nous sommes forgée au prix de laquelle nous avons honte , et desdaignons la nature , nous faisons la petite bouche , tenons bonne mine, et gardons soigneusement la bienséance , et ne faisons difliculté d'aller directement contre nature, le debvoir, la conscience. Ainsi l'ombre nous est plus que le corps , la racine ; la contenance plus que la substance , et la vérité solide : pour n'offenser la cérémonie, nous couvrons et cachons les choses naturelles; nous n'osons nommer, et rougissons au son des choses que nous ne craignons aucunement de faire , et licites et illicites. Nous n'osons dire ce qui est permis de faire , nous n'osons appeler à droit • nos propres membres , et nous ne craignons les employer à toutes sortes de desbauches : nous prononçons , disons et faisons sans crainte et sans honte les meschantes choses contre nature et raison , parjurer, trahir, alfronter, tuer, tromper, et rougissons au dire et au faire des bonnes , naturelles , nécessaires , justes et légitimes. Il n'y a mary qui n'eust plus de honte d'embrasser sa femme devant le monde , que de tuer, mentir, affronter-, ny femme qui ne dise plustost toutes les meschancetés du monde , que de nommer ce en quoy elle prend plus de plaisir, et peust légitimement faire. Jusques aux traistres et assassins ils espousent les loix de la cérémonie , et attachent là leur debvoir : chose estrange, que l'injustice se plaigne de l'incivilité , et la malice de l'indiscrétion ; l'art de la cérémonie ne prevaut-elle pas contre la nature? La cérémonie nous défend d'exprimer les choses naturelles et licites , et nous l'en croyons : la nature et la raison nous défend les illicites , et personne ne l'en croit ; l'on envoyé sa conscience au bordel , et l'on tient sa conte-

* Voyez la Variante XXVIII, à la fin du volume. ' D'un noro direct, de leur vrai nom.

nance en règle : tout cela est monstrueux , et ne se trouve rien de semblable aux bestes. Je ne veux pas pour tout cecy dire (comme j'entens desja la malice gronder) que la cérémonie et bien-seance ne doibve estre soigneusement gardée , qui est le sel et assaisonnement de nos actions et conversations. Amo verecundiam , — in eâ ornatus vitœ et vis decori \ Mais je leur dis ce que le Sauveur à gens de pareil esprit : O hypocritœ excolantes culicem, etcamelum deglutientes , — qui minima curatis , graviora spernitis : hœc oportet primùm facere . tum illa non omittere '.

De cette générale et universelle altération et corruption , il est advenu qu'il ne se cognoist plus rien de nature en nous : s'il faut dire quelles sont ses loix , et combien il y en a, nous voylà bien empeschés : l'enseigne et la marque d'une loy naturelle est l'université d'approbation ; car ce que nature nous auroit véritablement ordonné , nous l'ensuy vrons sans doute d'un commun consentement, et non seulement toute nation , mais tout bomme particulier.

Or n'y a-t-il aucune chose au monde , qui ne soit contredite et desadvouée , non par une nation , mais par plusieurs : et n'y a-t-il chose si estrange et si desnaturée à l'opinion de plusieurs, qui ne soit approuvée et authorisée en plusieurs lieux par usage commun ; le non-chaloir d'avoir des enfans , le meurtre des parens , des enfans , de soymesme , mariage avec ses plus proches , larcin , traffîc de voleries , marchandise publique de sa liberté et de son corps, tant des masles que des femelles, sont receues par usage public en des nations.

■ J'aime la pudeur ; — elle ajoute à la grâce ; elle est l'ornement de la vie. [F'oyez dici^oîi, Epist. ad familiares , 1. ix, 22.)

^ O hypocrites, qui avez grand soin de passer ce que vous buvez de peur d'avaler un moucheron , et qui avalez un chameau ; qui vous occupez des petites choses, et abandonnez les choses plus importantes, c'étoient celles-ci qu'il falloit d'abord pratiquer sans omettre ensuite les autres. ;Math., c. xxiii, v. 28 cl 24; Luc, c. xi , v. 42. )

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