LIVRE II, CHAP. m
preud'honimie sans la grâce : il est vray que ce ne sera que œs sonans et cymbalum tiriniens\ mais celle-cy requiert celle-là : en quoy je voy plusieurs se mesconter bien lourdement, qui n'eurent jamais aucun goust, ny ne conceurent onq l'image de la vraye preud'hommie , et demeurent enflés de la persuasion de grâce, laquelle ils pensent bien practiquer, attirer et gaigner par certains moyens bien aysés et oysifs à la pbarisienne, sur quoy ils se reposent bien contens sans travailler à la vraye probité , promoti pcr saltum , maistres sans estre apprentifs, docteurs et nobles en parchemin. Or je voy tant et tant de ces gens-là parmy le monde , mais je ne voy gueres d' Aristides , Phocions , Gâtons , Régules , Socrates , Scipions , Epaminondas , c'est-à-dire professeurs d'une exacte , vraye et solide vertu morale et probité philosophique : la plainte et le reproche si fréquent du souverain docteur de vérité aux hypocrites Pharisiens aura tousjours lieu , car telles gens ne faudront jamais , voire pour estre les censeurs du monde. Or, bien après avoir longuement parlé de la preud'hommie , il faut dire et toucher icy un mot de sa contraire.
La meschanceté est contre nature, est layde, difforme et incommode , offense tout bon jugement, se fait hayr estant bien cognuë , dont aucuns ont dit qu'elle estoit produite de bestise et d'ignorance. Plus , la meschanceté engendre du desplaisir , et du repentir en l'ame , qui , comme une ulcère en la chair , luy démange , l'esgratigne, et le fasche, la malice fabrique des tourmens contre soy : Malilia ipsa jnaximam partem veneni sui bibit ' : — maluni consilium consultori pessimum ^ Comme la mousche guespe qui offense autruy, mais bien plus soy-mesme ; car elle y
■ Comme un airain sonnant et une cymbale retentissante. [Ad Co-
rirUh., xiii, 1.)
' La méchanceté s'abreuve de ses propres poisons. (Sén., Episl. lxxxi.) ' Un mauvais conseil est souvent nuisible à celui qui l'a donné. (Aulu-
Gelle, I. IV, c. 5.
perd son esguillon et sa force pour jamais : le vice a du plaisir , autrement il ne seroit pas receu , et ne trouveroit place au monde, nemo enim animi causa malus est ', mais il engendre aussi du desplaisir contraire : la peine suit le péché, dit Platon % voire elle naist avec luy, dit Hésiode, qui est tout le contraire de la volonté et vertu , qui resjouyt et plaist : il y a de la congratulation , de la complaisance , et satisfaction à bien faire ; c'est la vraye et essentielle recompense de la bonne ame , qui ne luy peust faillir, et de quoy aussi elle se doit contenter en ce monde.
Personne ne débat que le vice soit à éviter et à haïr sur toutes choses : mais c'est une question , s'il se pouvoit présenter tel prolTit , ou tel plaisir , pour lequel tel vice fust excusablement faisable. II semble bien que ouy à plusieurs 5 du proffit s'il est pubhc , il n'y a point de doute ( avec les modifications toutes fois qui se diront en la vertu de prudence politique ) , mais aucuns en veulent autant dire du profiît et du plaisir particulier. L'on en pourroit plus seurement parler et juger estant proposé un fait et un exemple certain , mais pour en parler tout simplement , il se faut tenir ferme à la négative.
Que le péché ne puisse fournir tel plaisir et contentement au dedans, comme fait la preud'hommie, il n'y a aucun doute ; mais qu'il géhenne et tourmente , comme il a esté dit , il n'est pas universellement ny en tout sens vray : parquoy il faut distinguer. Il y a trois sortes de meschancetés et de gens vicieux. Les uns sont incorporés au mal par discours et resolution , ou par longue habitude , tellement que leur entendement mesme y consent et l'approuve, c'est quand le péché ayant rencontré une ame forte et vigoureuse , est tellement enraciné en elle , qu'il y est formé
' Personne n'est méchant pour le plaisir de l'être. (Séh., de Benefic., 1. IV, c. 17.)
* Ployez Plutarque. Pourquoi la justice divine diffère quelquefois lapunilion des maléfices.
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et comme naturalisé , elle en est imbue et teinte du tout. D'autres à l'opposite font mal par bouttées , selon que le vent impétueux de la tentation trouble , agite et précipite l'ame au vice , et qu'ils sont surprins et emportés par la force de la passion. Les tiers , comme moyens entre ces deux, estiment bien leur vice tel qu'il est, l'accusent et le condamnent au rebours des premiers, et ne sont point emportés par la passion ou tentation, comme les seconds; mais en sang froid , après y avoir pensé , entrent en marché , le contrebalancent avec un grand plaisir ou proffît , et enfin à certain prix et mesure se prestent à luy, et leur semble qu'il y a quelque excuse de ce faire. De cette sorte sont les usures et paillardises , et autres péchés reprins à diverses fois, consultés, délibérés, aussi les péchés de complexion.
De ces trois , les premiers ne se repentent jamais , sans une touche extraordinaire du ciel : car estans affermis et endurcis à la meschanceté , n'en sentent point l'aigreur et la pointe : puis que l'entendement l'approuve , et l'ame en est toute teinte , la volonté n'a garde de s'en desdire. Les tiers se repentent ce semble en certaine façon , sçavoir considerans simplement l'action deshonneste en soy, mais puis compensée avec le profTit ou plaisir, ils ne s'en repentent point , et à vray dire et parler proprement, ils ne s'en repentent point , puisque leur raison et conscience veut et consent à la faute. Les seconds sont ceux vrayement qui se repentent et se radvisent ; et c'est proprement d'eux qu'est dicte la pénitence , de laquelle je prendray occasion de dire icy un mot.
Repentance est un desadveu , et une desdite de la volonté , c'est une douleur et tristesse engendrée en nous paila raison , laquelle chasse toutes autres tristesses et douleurs , qui viennent de causes externes. La repentance est interne, internement engendrée, parquoy plus forte que toute autre , comme le chaud et le froid des fièvres est plus
poignant que celuy qui vient de dehors. La repentance est la médecine des âmes ', la mort aux vices , la guarison des volontés , et consciences , mais la faut bien cognoistre. Premièrement , elle n'est pas de tout péché, comme a esté dit, non de celuy qui est invétéré , habitué , authorisé par le jugement mesme , mais de l'accidentai et advenu par surprinse ou par force, ny des choses qui ne sont pas en nostre puissance , desquelles y a bien regret et desplaisir , non repentir , ny ne doit advenir en nous pour les issues mauvaises et contraires à nos conseils et desseins. Il est advenu autrement que l'on a pensé, conceu et advisé, pour cela ne se faut repentir du conseil et de l'advis , si lors l'on s'y est porté comme l'on debvoit, car l'on ne peust pas deviner les issues : si l'on les sçavoit , il n'y auroit lieu de consulter ; et ne faut jamais juger des conseils par les issues ; ny ne doit naistre en nous par la vieillesse , impuissance et degoust des choses , ce seroit laisser corrompre son jugement : car les choses ne sont pas changées , pource que nous sommes changés par l'aage , maladie , ou autre accident. L'assagissement ou amendement qui vient par le chagrin , le degoust et foiblesse , n'est pas vray ny conscientieux , mais lasche et catarreux. Il ne faut point que la lascheté du corps serve de courtier , pour nous ramener à Dieu et à nostre devoir ou repentance : mais la vraye repentance et vray radvisement est un don de Dieu , qui nous touche le courage, et doit naistre en nous, non par la foiblesse du corps , mais par la force de l'ame , et de la raison.
Or , de la vraye repentance naist une vraye , franche et conscientieuse confession de ses fautes. Comme aux maladies du corps , l'on use de deux sortes de remèdes , l'un qui guarit ostant la cause et racine de la maladie , l'autre qui ne fait que pallier et endormir le mal , dont celuy-Ià
' Secimda tabula posl naufragium esl pœnUentia, dit saint Jérôme, Commeni. stir Isaïe, c. m.