LIVRE 11 , CHAP
excellent et divin d'agir par nature que par art , aysement , equablement et uniformément , que péniblement , inégalement , avec doute et danger. Dieu est bon en la première façon : c'est la naturelle et essentielle bonté-, nous ne l'oserions appeller vertueux , ni les anges et esprits bienheureux, ils sont dits bons ; mais pource que la vertu fait plus de bruit et d'esclat , et agit avec plus de véhémence , que la bonté , elle est plus admirée et estimée du populaire, qui est un sot juge , mais c'est à tort. Car ces grandes enleveures et extravagantes productions qui semblent estre tout zèle et tout feu , ne sont pas du jeu , et n'appartiennent aucunement à la vraye preud'hommie : ce sont plustost maladies et accès fiévreux , bien eslongnés de la sagesse , que nous requérons icy douce , equable et uniforme.
Cecy soit dit en gros de la preud'hommie ; car les parties d'icelle et ses devoirs seront au troisiesme livre , spécialement en la vertu de justice *.
Je veux icy adjouster un mot selon que j'ay promis pour reboucher la pointe de la médisance, et faire cesser les plaintes de ceux qui trouvent mauvais de ce que je fay tant valoir la nature (bien que ce soit Dieu, comme a esté dit, et que ce livre ne parle que du naturel et humain) , comme si c'estoit tout et ne fust plus rien requis. C'est qu'après tout ce que j'ay dit , il reste encores une chose pour rendre l'ouvrage complet et parfait , c'est la grâce de Dieu , par laquelle cette telle preud'hommie, bonté, vertu, est animée, mise à son jour, et reçoit son dernier trait visuel^ est relevée, christianisée, couronnée, c'est-à-dire acceptée, vérifiée, homologuée de Dieu , rendue méritoire et digne de recompense éternelle. La preud'hommie est semblable au bon joiieur d'orgues qui touche bien et justement selon l'art : la grâce et l'esprit de Dieu est le souffle et le vent qui exprime les touches, anime et fait parler l'instrument , et produit la
* f^ojjez la f^^ariaule XXXI, à la fin du volume.
mélodie plaisante. Or, ce bien ne consiste point en longs discours , préceptes et enseignemens , ny ne s'acquiert par nostre fait et labeur propre , c'est un pur don d'en haut , dont il en porte le nom , Grâce : mais il le faut désirer, demander, implorer, et humblement et ardemment. O Dieu ! daignez, par vostre immense bonté, me regarder de l'œil de vostre clémence , accepter et aggreer mon desir^ mon essay, mon petit euvre , qui originellement vient de vous , par l'obligation et instruction que m'en avez donné en la loy de nature, qu'avez planté en moy, affin qu'il retourne à vous, et qu'acheviez ce que vous avez commencé, affin que soyez mon a et i2 ' : arrousez-moy de vostre grâce, tenez et censez-moi - vostre , etc. Le moyen de l'obtenir, c'est-à-dire de convier Dieu à nous en gratifier, c'est cette preud'hommie (comme a esté dict au préface, où je renvoyé le lecteur pour ne redire) , la matière bien préparée appelle à soy la forme , la grâce , n'est pas contraire ny ne force ou détruit la nature, ains doucement la relevé et la parfait, i^insi ne la luy faut opposer comme sa contraire, mais apposer comme sa couronne : elles sont toutes deux de Dieu, il ne les faut donc pas contreheurter ny aussi confondre : chascune a son ressort et son action séparée. Ce sont deux , que le joiieur et le souffleur: aussi sont-ce deux que la preud'hommie et la grâce, l'action bonne en soy naturellement, moralement, humainement, est l'action méritoire. Celle-là peust bien estre sans cette-cy, et a son pris comme en ces philosophes et grands hommes du temps passé, admirables certes en la nature et en toute sorte de vertu morale , et se trouve encores parmy les mescreans : mais cette-cy ne peust estre sans celle-là , non plus que le couvert , la couronne et consommation ne peust estre sans le corps élevé. Le joueur peust, en tout cas, exercer son art sans le souffleur, ainsi la
■ Mon nlpha el mon oméga, c'est-à-dire mon commencement et ma fin.
- Regardez-moi comme cotre. — Censez, de ccn$ere , croire, juger.