‹ De la sagesse; trois livresChapitre 231 sur 456 · LIVRE II, CHAP. V · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. V

credent sine prœdicante ' , engendre la preud'hommie , laquelle nous avons montré devoir ressortir de nature , loy et lumière que Dieu a mis au dedans de nous dès nostre origine, c'est un ordre renversé. Ils veulent que l'on soit homme de bien , à cause qu'il y a un paradis et un enfer , dont s'ils ne craignoyent Dieu , et d'estre damnés (car c'est souvent leur jargon), ils feroyent de belles besongnes. O chetive et misérable preud'hommie ! Quel gré te faut-il sçavoir de ce que tu fais? couarde et lasche innocence , quœ nisi metu non placef^ l Tu te gardes d'estre meschant, car tu n'oses, et crains d'estre battu ; et desja en cela es-tu meschant.

Oderunt peccare^ maie formidine pœnse '.

Or je veux que tu l'oses , mais que tu ne veuilles quand tu n'en serois jamais tancé-, je veux que tu sois homme de bien , quand bien tu ne debvrois jamais aller en paradis , mais pource que nature y la raison , c'est-à-dire Dieu le veust , pource que la loi et la police générale du monde , d'où tu es une pièce , le requiert ainsi , et tu ne peux consentir d'estre autre que tu n'ailles contre toy-mesme , ton estre, ta fin. Certes telle preud'hommie causée par l'esprit de la religion , outre qu'elle n'est vraye et essentielle , n'agissant par le bon ressort autheur de nature, mais accidentale^ encores est-elle très dangereuse , produisant quelques fois de très vilains et scandaleux effects (comme l'expérience l'a de tout temps fait sentir) sous beaux et spécieux prétextes de pieté. Quelles exécrables meschancetés n'a produit le

' Par les oreilles; car comment croire, si l'on ne prêche? (S. Paul aux Romains, c. x, v. 14.)

' Qui, sans la crainte, ne trouveroit pas de prosélytes. (Sénkqce, Nat. Quœsl., c. xlii.)

' Les méchants se gardent de mal faire, par la crainte du châtiment. (Horace, 1. i, Epist. xvi, v. 52.) Il y a dans Horace :

Oderunt peccare boni virtutis amore; Tu nihil admittes in le, formidine pœn»

zèle de religion? Mais se trouve-t-il autre subject ou occasion au monde , qui en aye peu produire de pareilles ? Il n'appartient qu'à ce grand et noble subject de causer les plus grands et insignes effects :

Tantum religio potuit suadere maloruin. . . Quae peperit saepè scelerosa atque impia facta *.

N'aymer point, regarder d'un mauvais œil, comme un monstre , celuy qui est d'autre opinion que la leur, penser estre contaminé de parler ou hanter avec luy , c'est la plus douce et la plus molle action de ces gens : qui est homme de bien par scrupule et bride religieuse , gardez-vous-en , et ne l'estimez gueres : et qui a religion sans preud'hommie , je ne le veux pas dire plus meschant , mais bien plus dangereux que celuy qui n'a ny l'un ny l'autre. Omnis qui interfœiet vos , putabit se obsequium prœstare Deo ^ Ce n'est pas que la religion enseigne ou favorise aucunement le mal , comme aucuns ou trop sottement , ou trop malicieusement voudroyent objecter et tirer de ces propos : car la plus absurde et la plus faulse mesme ne le fait pas -, mais cela vient que n'ayant aucun goust ny image ou conception de preud'hommie , qu'à la suite et pour le service de la religion , et pensant qu'estre homme de bien , n'est autre chose qu'estre soigneux d'avancer et faire valoir sa religion, croyent que toute chose , quelle qu'elle soit , trahison , perfidie , sédition , rébellion et toute offense à quiconque soit , est non seulement loisible et permise , colorée du zèle et soin de religion , mais encores louable , méritoire et canonisable, si elle sert au progrez et advancement de la religion, et reculement de ses adversaires. Les Juifs estoient impies et cruels à leurs parens , iniques à leur prochain , ne prestans ny payans leurs debtes , à cause qu'ils donnoient au

■ Quoi! la religion a pu conseiller tant de crimes! . . . Combien elle a produit d'actions criminelles et impies! (Lucrèce, 1. i, v. 102, 83.)

' Quiconque vous tuera, croira faire une chose agréable à Dieu. (S. Jean, c. xvi , v. 2. )

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