‹ De la sagesse; trois livresChapitre 230 sur 456 · LIVRE 11 , CHAP. V · texte numérisé non relu

LIVRE 11 , CHAP. V

Les premiers qui les séparent , et n'en ont qu'une, sont de deux sortes, car les uns s'adonnent totalement au culte et service de Dieu , ne se souciant gueres de la vraye vertu et preud'hommie , de laquelle ils n'ont aucun goust , vice remarqué comme naturel aux Juifs spécialement (race superstitieuse sur toutes , et à cause de ce odieuse à toutes ) , fort descrié par leurs prophètes, et puis par le Messie ' , qui leur reprochent , que de leur temple et cérémonies ils en faisoyent une caverne de larrons , couverture et excuse de plusieurs meschancetés , lesquelles ils ne sentoient, tant ils estoient affublés et coiffés de cette dévotion externe , en laquelle meltans toute leur confiance , pensoyent estre quittes de tout debvoir, voire s'en rendoyent plus hardis à mal faire. Plusieurs sont touchés de cet esprit féminin et populaire , attentifs du tout à ces petits exercices d'externe dévotion, qui pour cela n'en valent pas mieux , dont est venu le proverbe ange en l'église, diable en la maison. Ils prestent la mine et le dehors à Dieu , à la pharisaïque , sepulchres et murailles blanchies, populus hic labiis me honorât , cor eorum longé à me " , voire ils font pieté couverture d'impiété \ ils en font , conmie l'on dit , mestier et marchandise , et allèguent leurs offices de dévotion , en atténuation ou compensation de leurs vices et dissolutions : les autres au rebours ne font estât que de la vertu et preud'hommie , se soucient peu de ce qui est de la religion, faute d'aucuns philosophes, et qui se peust trouver en des atheistes.

Ce sont deux extrémités vicieuses : qui l'est plus ou moins , et sçavoir qui vaut mieux , religion ou preud'hommie , je ne veux traiter cette question ^ seulement je diray , pour les comparer hors de là en trois points , que la première est bien plus facile et aysée , de plus grande montre

' f^oyez S. Mathieu, t. xv et xxii.

'' Ce peuple tnhonore des lèvres; mais son cœur est loin de moi.

S. Mathieu, c. xv, v,

et parade , des esprits simples et populaires : la seconde est d'exploit beaucoup plus difficile et laborieux , qui a moins de montre , et est des esprits forts et généreux.

'^ Je viens aux autres qui ne diff'erent gueres de ces premiers, qui ne se soucient que de religion. Ils pervertissent tout ordre , et brouillent tout , confondans la preud'hommie , la religion, la grâce de Dieu (comme a esté dict cydessus ) , dont ils n'ont ny vraye preud'hommie ny vraye religion , ny par conséquent la grâce de Dieu , comme ils pensent , gens tant contens d'eux-mesmes , et si prompts à censurer et condamner les autres, qui confidunt in se et aspernantur alios \ Ils pensent que la religion soit une généralité de tout bien et de toute vertu , que toutes vertus soyent comprinses en elle , et luy soyent subalternes , dont ne recognoissent autre vertu ny preud'hommie , que celle qui se remue par le ressort de religion. Or c'est au rebours, car la religion qui est postérieure , est une vertu spéciale et particulière , distincte de toutes les autres vertus , qui peust estre sans elles et sans probité , comme a esté dict des Pharisiens , religieux et meschans : et elles sans religion comme en plusieurs philosophes , bons et vertueux , toutesfois irreligieux. Elle est aussi , comme enseigne toute la théologie , vertu morale , humaine , pièce appartenante à la justice , l'une des quatre vertus cardinales , laquelle nous enseigne en gênerai de rendre à chascun ce qui lui appartient , gardant à chascun son rang. Or Dieu estant par dessus tous , l'auteur et maistre universel, il luy faut rendre tout souverain honneur, service , obéissance , et c'est religion , subalterne et l'hypothèse de justice , qui est la thèse universelle plus ancienne et naturelle. Ceux-cy veulent au rebours que l'on soit religieux avant preud'homme , et que la religion qui s'acquiert et s'apprend au dehors , ex auditu, quomodà

* Voyez la rariante XXXniI, à la fin du volume. ' Qui ne mettent leur confiance qu'en eux, et méprisent les autres. (S. Luc, c. XVIII , V. 9.) -

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