CHAPITRE VI
Régler ses désirs et plaisirs.
C'est un grand office de sagesse , sçavoir bien modérer et régler ses désirs et plaisirs ; car d'y renoncer du tout , tant s'en faut que je le requière en mon sage , que je tiens cette opinion non seulement fantasque , mais encores vitieuse et desnaturée. Il faut donc premièrement réfuter cette opinion , qui extermine et condamne totalement les voluptés , et puis apprendre comment il s'y faut gouverner.
C'est une opinion plausible , et estudiée par ceux qui veulent faire les entendus , et professeurs de singulière saincteté , que mespriser et fouler aux pieds généralement toutes sortes de plaisirs , et toute culture du corps , retirant l'esprit à soy, sans avoir commerce avec le corps, l'eslevant aux choses hautes , et ainsi passer cette vie comme insensiblement , sans la gouster ou y estre attentif. A ces gens cette
■ Ce mot, en arabe, signifie offrande. C'est aussi le nom d'une cérémonie des mahométans, qui en ont emprunté beaucoup à la religion des Hébreux. Elle consiste à égorger plusieurs moutons en sacrifice expiatoire, et à les distribuer aux pauvres.
* Voyez la Varianle XXXIX, à la fin du volume.
' Dieu donne le bon esprit à tous ceux qui le lui demandent. (S, Luc, c. XI, V. 13.)
phrase ordinaire de passer le temps convient fort bien : car il leur semble que c'est très bien user et employer cette vie, que de la couler et passer, et comme se desrober et eschapper à elle, comme si c'estoit chose misérable, onéreuse et fascheuse -, veulent glisser et gauchir au monde , tellement que non seulement les devis , les récréations et passe-temps leur sont suspects et odieux 5 mais encores les nécessités naturelles , que Dieu a assaisonné de plaisir , leur sont corvées. Ils n'y viennent qu'à regret , et y estant tiennent tousjours leur ame en haleine hors de là : bref le vivre leur est corvée ' , et le mourir soûlas , festoyans cette sentence , qui peust et bien et mal estre prinse et entendue , vitam habere inpatientiâ, mortem in desiderio'^.
Mais l'iniquité de cette opinion se peust monstrer en plusieurs façons. Premièrement il n'y a rien de si beau et légitime que faire bien et duement l'homme , bien sçavoir vivre cette vie. C'est une science divine et bien ardue ^ , que de sçavoir jouir loyalement de son estre, se conduire selon le modelle commun et naturel , selon ses propres conditions , sans en chercher d'autres estranges : toutes ces extravagances , tous ces efforts artiGciels et estudiés, ces vies escartées du naturel et commun , partent de folie et de passion : ce sont maladies , ils se veulent mettre hors d'eux , eschapper à l'homme et faire les divins , et font les sots -, ils se veulent transformer en anges , et se transforment en bestes : aut Deus , aut bestia ■* :
Homo sum , humani à me nihil alienum puto ' :
l'homme est une ame et un corps , c'est mal fait de desmembrer ce bastiment , et mettre en divorce cette fraternelle et
' La vie est pour eux un fardeau, et la mort un soulagement. " Supporter patiemment la vie , mais désirer la mort. ( Sénèqde. ) ^ Difficile, du latin arduus.
* Ou un Dieu, ou une bête sauvage. (Aristote, Poliliq., 1. i, c. 2.) ' Je suis homme; rien de ce qui lient à l'homme ne m'est étranger. (TÉRENCE, HeaulonHmor., act. i, se. 1, v. 28.)