‹ De la sagesse; trois livresChapitre 236 sur 456 · LIVRE II, CHAP. VI · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. VI

aura fond ny rive. Par exemple nous ferons nos souliers de velours , puis de drap d'or, enfin de broderie, de perles, et diamans 5 nous bastirons nos maisons de marbre, puis de jaspe et de porphire.

Or ce moyen de s'enrichir et se rendre content est très juste , et en la main d'un chascun 5 il ne faut point chercher ailleurs et hors de soy le contentement , demandons-le et l'obtenons de nous-mesmes : arrestons le cours de nos desirs, il est inique et injuste d'aller importuner Dieu, nature, le monde par vœux et prières , de nous donner quelque chose , puis que nous avons en main si beau moyen d'y pourvoir. Pourquoy demanderay-je plustost à autruy qu'il me donne , qu'à moy que je ne désire ? quare potiùs â fortunâ impetrem ut det, quàm à me nepetam ? quare autem petam oblitus fragUitatis humanœ ' ? Si je ne puis et ne veux obtenir de moy de ne désirer poinct , pourquoy et de quel front irai-je presser et extorquer de celuy sur lequel je n'ai aucun droit ny pouvoir? Ce sera donc ici la reigle première aux désirs et plaisirs , que le (peu) ou bien la médiocrité et suffisance , qui contentera le sage , et le tiendra en paix. C'est pourquoy j'ai prins pour ma devise paix et peu. Au fol n'y a poinct d'assez , rien de certain , de content. Il ressemble à la lune , qui demandoit à sa mère un vestement qui luy fust propre : mais il luy fut respondu qu'il ne se pouvoit, car elle estoit tantost grande, tantost petite, et tousjours changeante.

L'autre poinct fort germain à cettuy-cy, est ( naturellement) 5 car nous sçavons qu'il y a deux sortes de désirs et plaisirs : les uns naturels , ceux-cy sont justes et légitimes , sont mesme aux bestes , sont limités et courts , l'on en voit le bout , selon eux personne n'est indigent , car par-tout il se trouve de quoy les contenter. Nature se contente de peu ,

■ Pourquoi demanderois-je à la fortune de me donner, plutôt qu'à moi de ne pas demander? Et comment demander, à moins que d'oublier combien sont fragiles les biens de ce monde? (Sénèque, Epist. xv.)

et a tellement pourveu , que par-tout , ce qui suffît nous est en main , parabile est quod natura desiderat et expositum : ad manum est quod sat est \ C'est ce que nature demande pour la conservation de son estre , c'est une faveur, dont nous devons remercier la nature , qu'elle a rendu les choses nécessaires pour nostre vie , faciles à trouver, et fait que celles qui sont difficiles à obtenir, ne nous sont point nécessaires : et cherchant sans passion ce que nature désire, la fortune ne nous en peust priver '. A ce genre de désir on pourra adjouster et rapporter (combien qu'ils ne soient vrayement et à la rigueur naturels , mais ils viennent incontinent après ) ceux qui regardent l'usage , et la condition d'un chascun de nous , qui sont un peu au delà , et plus au large que les exactement naturels ; et après eux sont justes et aussi légitimes. Les autres sont outre nature , procedans de nostre opinion et fantaisie , artificiels , superflus et vrayement passions , que nous pouvons , pour les distinguer par nom des autres , appeller cupidités , desquelles a esté cy-dessus amplement parlé aux passions : et faut que le sage s'en garde entièrement et absolument.

Le troisiesme , qui est modérément , et sans excès , a grande estenduë et diverses pièces , mais qui reviennent à deux chefs -, sçavoir, sans dommage d'autruy et le sien : d'autruy, son scandale, son offense, sa perte et préjudice : le sien , de sa santé , son loisir, ses fonctions et affaires , son honneur, son debvoir.

Le quatriesme est un court et essentiel rapport à soy : outre que la carrière de nos désirs et plaisirs doit estre circonscrite , bornée et courte ^ encores leur course se doit manier, non en ligne droite , qui face bout ailleurs et hors

' Ce que demande la nature, est toujours prêt , et facile à obtenir ; ce qui suffit est sous la main. (Sénèque, Epist. iv, in fine.)

" Celte phrase est prise de Du Vair. {I^hilosopfiie morale des Stoïq., page 874.)

^ Paroles de Montaigne, 1. m, c. 10.

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