LIVRE II , CHAP. VI
mœurs et façons externes particulières , escartées du commun du monde , mais ce sont mocqueurs. Il n'y a rien de si mondain et de si exquis au monde , le monde ne rit point et n'est point tant folastre et enjoué chez soy comme dehors , aux lieux où on fait profession de le fuyr et fouler aux pieds. Ce qui est dict contre les hypocrites qui ont tant dégénéré de leur principe, qu'il n'en est demeuré que l'habit, encores est-il de beaucoup changé, sinon en la forme, au moins en la matière , qui ne leur sert que pour les rendre plus enflés , hardis et effrontés , qui est toute l'opposite de leur institution , vœ vobis qui circuitis mare et aridam ut faciatis unum proselytum , et cum factus fuerit, facitis filium gehennœ ' / Et non contre les bons , moins encores contre Testât en soy , qui est l'eschole de la vraye et saincte philosophie. C'est donc une opinion malade, fantasque et desnaturée , que rejetter et condamner généralement tous désirs et plaisirs. Dieu est le créateur et autheur de plaisir, plantavit Dominus paradisum voluptatis , posuit hominem in paradiso voluptatis , protulit omne lignum pulchrum, suave, delectabile' , comme se dira , mais il faut apprendre à s'y bien porter, et ouyr la leçon de la sagesse là dessus.
Cette instruction se peust réduire à quatre poincts (lesquels si ces mortifiés et grands mespriseurs du monde sçavoient bien pratiquer, ils feroient beaucoup) : sçavoir peu, naturellement, modérément, et par ^ rapport court à soy. Ces quatre vont presque toujours ensemble, et lors font
' Malheur à vous qui parcourez les mers et les terres pour faire un prosélyte, et qui, après qu'il l'est devenu, le rendez un Gis de l'enfer! (S. Mathieu, c. xxiii, v. 15.)
' Dieu planta un jardin de volupté; il mit l'homme dans ce jardin ; il y croissoit toutes sortes d'arbres agréables à la vue, et dont les fruits étoient délicieux au goût. ( Genèse, c. n, v. 14 et 15.)
^ lit par un court rapport à soi, c'est-à-dire, sans y prendre trop de part, sans trop s'y attacher.
une reigle entière et parfaite : et pourroit-on , qui voudroit , raccourcir et comprendre tous ces quatre en ce mot, naturellement : car nature est la reigle fondamentale et suffisante à tout. Mais pour rendre la chose plus claire et facile , nous distinguerons ces quatre poincts. Le premier poinct de cette reigle est désirer peu : un bien court asseuré moyen de braver la fortune, luy coupant toutes les avenues, lui estant toute prinse sur nous pour vivre contens et heureux -, et en un mot estre sage , et retrancher fort court ses désirs , ne désirer que bien peu ou rien. Qui ne désire rien , encores qu'il n'aye rien , equipoUe et est aussi riche que celuy qui jouyt de tout : tous deux reviennent à mesme , nihil intercst an habeas , an non cojicupiscas ' , dont a esté bien dict que ce n'est pas la multitude et l'abondance qui contente et enrichit, mais la disette et le rien. C'est la disette de désirer , car qui est povre en désirs , est riche en contentement, summœ opes inopia cupiditatum * ,• bref, qui ne desire rien est aucunement semblable à Dieu et desja comme les bien-heureux , qui sont heureux , non pource qu'ils ont et tiennent tout, mais pource qu'ils ne désirent rien : qui desiderium suum clausit , cum Jove de felicitatc contendit ^ Au contraire si nous laschons la bride à l'appétit , pour suivre l'abondance ou la délicatesse , nous serons en perpétuelle peine : les choses superflues nous deviendront nécessaires , nostre esprit deviendra serf de nostre corps , et ne vivrons plus que pour la volupté^ si nous ne modérons nos plaisirs et désirs , et ne les mesurons par le compas de la raison ^ l'opinion nous emportera en un précipice , où n'y
' Qu'importe que vous n'ayez rien , si vous n'avez aucun désir ? Voici un vers de Publius Syrus qui renferme à peu près la même idée : Eget minus mortalis quod minus cupit.
* C'est posséder d'immenses richesses que d'être pauvre en désirs.
' Qui a su mettre des bornes à ses désirs, le dispute en félicité à Jupiter même. (Sénèque , Ep. xxix.) — Presque toutes les idées de ce paragraphe sont prises dans ce philosophe et dans Épictète.