‹ De la sagesse; trois livresChapitre 238 sur 456 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Se porter modérément et également en prospérité et adversité.

Il y a une double fortune avec qui il nous faut combattre , la bonne et la mauvaise , la prospérité et adversité ; ce sont deux duels , les deux temps dangereux ausquels il faut demeurer en cervelle : ce sont les deux escholes , essais et pierre de touche de l'esprit humain.

Le vulgaire ignorant n'en recognoist qu'un' : ne croit pas que nous ayons affaire , ny qu'il y aye de la difficulté et du contraste avec la prospérité et la douce fortune en laquelle sont si transportés de joye, qu'ils ne sçavent ce qu'ils font , et personne ne peust durer avec eux : et en afflictions ils sont tous estonnés et abbattus , comme les malades qui sont en angoisse , lesquels ne peuvent endurer ny froid ny chaud.

Les sages recognoissent tous les deux , et imputent à mesme vice et folie , ne sçavoir se commander en prospérité , et ne pouvoir porter les adversités. Mais qui est plus difficile et dangereux , ils n'en sont pas du tout d'accord , aucuns disent l'adversité, à cause de son horreur et sa rigueur, difficiliùs est tristiliam sustinere quàm à delectabilibus abstinere * : majus est difficilia perstringere quàm lœta

' Qu'un duel.

* Il est plus difficile de supporter les chagrins que de s'abstenir des plaisirs. (Aristot., FAh., \. m , c. 12.)

moderari'. Autres disent la prospérité, laquelle par son riro et ses mignardes douceurs , agit d'aguet , relasehe et r'amollit l'esprit, et luy desrobe insensiblement sa trempe , sa force et vigueur, comme Dalila à Samson , tellement que plusieurs durs , opiniastres et invincibles à l'adversité , se sont laissés aller aux flatteries de la prospérité : magnl lahoris est ferre prosperitatem : — Segetem nimia sternit ubertas , sic immoderata félicitas rumpif, et puis l'aflliction incite mesme nos ennemis à pitié , la prospérité esmeut nos amis à envie. Item en l'adversité se voyant tombé et abandonné de tous , et que toute l'espérance est réduite à soy-mesme , l'on prend courage , l'on se relevé , se ramasse , l'on s'esvertuë de toute sa force : et en la prospérité se voyant assisté de tous qui rient et applaudissent , l'on se relasche , l'on se rend nonchalant , l'on se fie à tous , sans appréhension de mal et diiriculté , et pense-t-on que tout est en seureté , en quoy l'on est souvent trompé. Peut-estre que selon la diversité des naturels et complexions , toutes les deux opinions sont véritables : mais quant à l'utilité , il est certain que l'adversité a l'advantage , c'est la semence , l'occasion , la matière de bien faire , le champ des plus héroïques vertus,

Virescit vulnere virtus ' ,

œgrœ fortunœ sana consiUa .• meUùs in ma lis sapimus ; secunda rectum auferunt ^.

■ Il y a plus de mérite à ne point se laisser abattre par les circonstances difficiles, qu'à se conduire avec modération dans la prospérité. (Sén., £pisL Lxvi.)

" C'est une assez forte tâche que d'avoir à supporter la prospérité. — Trop de bonheur renverse les hommes, comme trop d'abondance les moissons. (Sénèque, Episl. xxsix.)

^ Le courage s'accroît par les blessures. C'est la On d'un vers de Furius, cité par Aulu-Gelle. [Nol. Allie, 1. xviij, c. 2.)

' La mauvaise fortune inspire de bons conseils; dans l'adversité, il es! plus facile d'être sage : la prospérité détruit en nous tout esprit de droiture et de justice. (^Sénèi^xe, lipisl. xciv. ^

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