‹ De la sagesse; trois livresChapitre 239 sur 456 · LIVRE II, CHAP. MI · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. MI

Or la sagesse nous apprend à tenir égalité en toute nostre vie , et monstrer tousjours un mesme visage doux et ferme. Le sage est un sulïisant artisan , qui fait son proffît de tout ; de toute matière il forme la vertu , comme l'excellent peintre Phidias tout simulachre. Quoy qu'il luy vienne ou tombe en main, il y trouve subject de bien faire ; il regarde d'un mesme visage les deux faces différentes de la fortune , ad utrosque rasas sapiens aptus est , bonorum rector, malorum Victor. — In secundis non confidit , in adversis non déficit , nec avidus periculi nec fugax, prosperitatem non expectans, ad utrumque paratus , adversus utrumqueintrepidus, nec illius tumitltu, nec hujus fulgore percussus. Contra calamitates fortis et contumax , luxuriœ non adversus tantuin, sedet infestas : hoc prœcipuum in humanis rébus erigere animum supra minas et promissa fortunœ \ La sagesse nous fournit d'armes et de discipline, pour tous les deux combats , contre l'adversité nous fournit d'esperon, et apprend à eslever, fortifier et roidir le courage , et c'est la vertu de force : contre la prospérité nous fournit de bride , et apprend à rabaisser les aisles , et se tenir en modestie , et c'est la vertu de tempérance : ce sont les deux vertus morales , contre les deux fortunes. Ce que le grand philosophe Epictete a très bien signifié, comprenant en deux mots toute la philosophie morale , ^w^'^me et abstine , soustien les maux , c'est l'adversité : abstien-toy des biens, c'està-dire des voluptés de la prospérité. Les advis particuliers

' Le sage est préparé pour toute espèce d'événements. Sont-ils favorables? il en profite avec modération; contraires? il les surmonte par son courage. — Il ne se fie pas aux premiers, et n'est point abattu par les autres. Sans chercher ni fuir le danger, sans attendre la prospérité , la bonne comme la mauvaise fortune le trouve toujours prêt. Les bravant toutes deux, ni l'éclat de l'une, ni la foudre de l'autre ne sauroient l'atteindre. Fort, inébranlable dans la misère, non seulement il fuit la mollesse , mais il est son ennemi déclaré. — La principale règle dans la vie, est d'élever son ame au-dessus des menaces comme des promesses de la fortune. (Sénèque, EpUi. lxxxv ; et Nat. Qucest., 1. m, prcefol.)

contre les particulières prospérités et adversités , seront au livre troisiesme suyvant , en la vertu de force et de tempérance; ici nous mettrons les advis généraux et remèdes contre toute prospérité et adversité , puis qu'fen ce livre nous instruisons en gênerai à la sagesse , comme a esté dict en son préface.

Contre toute prospérité, la doctrine et advis commun sera en trois poincts : le premier que mal et à tort les honneurs , les richesses et faveurs de la fortune sont estimés et appelés biens , puis qu'ils ne font point l'homme bon , ne reforment point le meschant, et sont communs aux bons et meschans'. Celuy qui les appelle biens, et a mis en iceux le bien de l'homme , a bien attaché nostre heur à un cable pourri , et ancré nostre félicité en un sable mouvant 5 car qu'y a-t-il si incertain et inconstant que la possession de tels biens, qui vont et viennent, passent et s'escoulent comme un torrent? Comme un torrent, ils font bruit à l'arrivée , ils sont pleins de violence , ils sont troubles ; l'entrée en est fascheuse-, ils disparoissent en un moment : et quand ils sont escoulés , il ne demeure que de la bourbe au fond.

Le second poinct est de se souvenir que la prospérité est, comme un venin emmiellé, douce et flatteresse, mais très dangereuse -, à quoy il se faut bien tenir en cervelle. Quand la fortune rit , et que tout arrive à souhait , c'est lorsque nous devons plus craindre et penser à nous , tenir nos affections en bride , composer nos actions par raison , sur-tout éviter la présomption , qui suit ordinairement la faveur du temps. C'est un pas glissant que la prospérité, auquel il se faut tenir bien ferme , il n'y a saison en laquelle les hommes oublient plustost Dieu ; c'est chose rare et difficile de trouver personne qui ne s'attribue volontiers la cause de sa félicité. C'est pourquoy en la plus grande prospérité, il faut user du conseil de ses amis , et leur donner plus d'authorité

' Ce qui va suivre, jusqu'à la fin du paragraphe, est tiré de Du Vair. {Philosophie morale des Stoïq., p. 876.)

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