‹ De la sagesse; trois livresChapitre 243 sur 456 · LIVRE 11 , CHAP. Vil · texte numérisé non relu

LIVRE 11 , CHAP. Vil

choses plus t'ascheuses se rendent douces par l'accouslumance. Natura calamitatum mollimentum consuetudinem invenit \ Les forsats pleurent quand ils entrent en la galère , au bout de trois mois ils y chantent. Ceux qui n'ont pas accoustumé la mer, pallissent mesme en temps calme, quand on levé l'anchre , et les matelots rient durant la tempeste ^ la femme se désespère à la mort de son mary, dedans l'an elle en ayme un autre. Le temps et l'accoustumance fait tout : ce qui nous offense est la nouveauté de ce qui nous arrive , omnia novitate graviora sunt ',

La méditation fait le mesme oflice à Tendroit des sages, car à force de penser aux choses , ils se les rendent familières et ordinaires , quœ alii diùpatiendo hvia faciunt , sapiens levia facit diù cogitando ^. Considérons exactement la nature de toutes les choses qui nous peuvent fascher, et nous représentons ce qui nous y peust arriver de plus ennuyeux et insupportable , comme maladie , povreté , exil , injures , et examinons en tout cela ce qui est selon nature ou contraire à elle. La prévoyance est un grand remède contre tous maux , lesquels ne peuvent apporter grande altération ny changement, estans arrivés à un homme qui s'y attendoit, comme au contraire ils blessent et endommagent fort ceux qui se laissent surprendre. La méditation et le discours est ce qui donne la trempe à l'ame, qui la prépare , l'affermit contre tous assauts , la rend dure , acérée et impénétrable à tout ce qui la veust entamer ou fausser : les accidens , tant grands soient-ils , ne peuvent donner grand coup à celuy qui se tient

' La nature nous a donné l'habitude, pour soulagement à nos maui. (SÉsÈQUE, de Tranquillil. animi, c. x.)

^ La nouveauté rend tout plus pénible. (Sénkque, Epist. cvii.) Les deux derniers paragraphes sont pris, en grande partie, dans Du Vair, Philosophie morale des Stoïques, p. 88S.

' Le vulgaire trouve ses malheurs plus légers, après les avoir longtemps endurés; le sage en s'y préparant par la réflexion. (StNÈyuE.

Epist. LNXVI.)

sur ses gardes et est prest de les recevoir, prœmeditati mali mollis ictus venit : quicquid expectatum est diù , leviùs accedit \ Or pour avoir cette prévoyance , il faut premièrement sçavoir que nature nous a mis icy , comme en un lieu fort scabreux et où tout bransle -, que ce qui est arrivé à un autre, nous peust advenir aussi-, que ce qui panche sur tous peust tomber sur un chascun^-, et en tous affaires que l'on entreprend , préméditer les inconveniens et mauvaises rencontres qui nous y peuvent advenir, affîn de n'en estre surprins. O combien nous sommes deceus et avons peu de jugement, quand nous pensons que ce qui arrive aux autres , ne puisse arriver jusques à nous ! quand ne voulons estre prevoyans et defians , de peur que l'on ne nous tienne pour craintifs ! Au contraire si nous prenions cognoissance des choses , ainsi que la raison le veust , nous nous estonnerions plustost de ce que si peu de traverses nous arrivent , et que les accidens qui nous suyvent de si près ont tant tardé à nous attraper ; et nous ayant atteints, comment ils nous traittent si doucement. Celuy qui prend garde et considère l'adversité d'autruy , comme chose qui luy peust advenir, avant qu'elle soit à luy , il est armé. Il faut penser à tout et compter tousjours au pire -, ce sont les sots et mal advisés qui disent , je n'y pensois pas. L'on dit que l'homme surpris ^ est à demy battu , et au contraire un adverty en vaut deux : l'homme sage en temps de paix fait ses préparatifs pour la guerre : le bon marinier avant de surgir du port, fait provision de ce qu'il faut pour résister

' Nous sommes moins sensibles aux coups que nous avons prévus : un malheur que nous attendions depuis long-temps, nous paroît plus supportable lorsqu'il arrive. (Sénèque, Epist. lxxvi.)

= Scito.... quicquid in ullum incurrit, posse in te quoque incurver e. (SÉNÈQUE, de Tranquillil. animi, c. xi. )

' A l'époque où Charron écrivoit, on disoit également surprins et surpris , le premier d'après le vieux langage , le second d'après celui qui commençoit à s'introduire.

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