LIVRE 11, CHAP. VIII. 30;î
enseigné cy après , en l'obéissance deue aux princes , car à la vérité cet inconvénient et malheur se trouve plustost etplus souvent aux commandemens des princes qu'aux loix. Ce n'est encores assez de n'obéir aux loix et supérieurs , à cause de leur valeur et mérite , mais ny aussi servilement , craintivement , c'est à faire au commun et prophane : le sage ne fait rien par force ny crainte , soli hoc sapienti contingit , ut nil facint invitus, recta sequitur, gaudet officio ". II fait ce qu'il doibt et garde les loix, non pour crainte d'elles, mais pour l'amour de soy, estant jaloux de son debvoir , il n'a que faire des loix pour bien faire , c'est en quoi il difîere du commun , qui ne peust bien faire et ne sçaitce qu'il doibt sans loix, elles luy sont requises, atjusto et sapienti non est lex posita^. Par droit le sage est pardessus les loix, mais par effet externe et public, il est leur volontaire et libre subject , obéissant.
En troisiesme lieu , c'est le fait de légèreté et présomption injurieuse, voire tesmoignage de foiblesse et insuffisance, de condamner ce qui n'est conforme à la loy et coustume de son pays. Cela vient de ne prendre pas le loisir, ou n'avoir pas la suffisance de considérer les raisons et fondemens des autres; c'est faire tort et honte à son jugement , dont il faut puis souvent se desdire , c'est ne se souvenir pas que la nature humaine est capable de toutes choses. C'est laisser endormir et piper à la longue accouslumance , la veue de son esprit, et endurer que la prescription puisse ^ sur nostre jugement.
Finalement c'est l'office de l'esprit généreux et de l'homme sage (que je tasche de peindre icy) d'examiner toutes choses , considérer à part , et puis comparer ensemble toutes les loix et coustumes de l'univers qui luy viennent en
■ CicÉRON, Paradox., v. — Le latin esl traduit et développé dans lo texte de Charron.
' La loi n'a pas été faite pour l'homme juste, ni pour le sage. • Ail pouvoir, pxercv un droil.
cognoissance , et les juger (non pour par là reigler l'obéissance comme a esté dict , mais pour exercer son office , puisqu'il a l'esprit pour cela) , de bonne foy et sans passion, au niveau de la vérité , de la raison et nature universelle , à qui nous sommes premièrement obligés , sans le flatter et tacher son jugement de faulseté, et se contenter de rendre l'observance et obéissance à celles auxquelles nous sommes secondement et particulièrement obligés, et ainsi aucun n'aura de quoy se plaindre de nous. Il adviendra quelques fois que nous ferons par une seconde particulière et municipale obligation (obéissant aux loix et coustumes du pays) ce qui est contre la première et plus ancienne , c'est-à-dire , la nature et raison universelle : mais nous luy satisfaisons tenant nostre jugement et nos opinions sainctes et justes selon elle. Car aussi nous n'avons rien nostre , et de quoy nous puissions librement disposer que de cela , le monde n'a que faire de nos pensées , mais le dehors est engagé au public , et luy en devons rendre compte ' : ainsi souvent nous ferons justement ce que justement nous n'approuvons pas : il n'y a remède, le monde est ainsi fait.
Après ces deux maistresses , loy et coustume , vient la troisiesme , qui n'a pas moins d'authorité et puissance , à l'endroit de plusieurs , voire est encore plus rude et tyrannique à ceux qui s'y asservissent par trop. C'est la cérémonie du monde , qui , à vray dire , pour la pluspart n'est que vanité ; mais qui tient tel rang et usurpe telle authorité par la lascheté et corruption contagieuse du monde , que plusieurs pensent que la sagesse consiste à la garder et observer, et s'en rendent volontaires esclaves : tellem.ent que pour ne la heurter, ils prejudicient à leur santé , commodité , affaires , liberté , conscience , qui est une très grande folie : c'est le mal et malheur de plusieurs courtisans , idolastres de la cérémonie. Or je veux que mon sage se garde bien de
' royez Montaigne, 1. i , c. 22