‹ De la sagesse; trois livresChapitre 249 sur 456 · LIVRE II, CHAP. VIII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. VIII

commun et ordinaire , car quelle qu'elle soit , tousjours elle heurte et blesse autruy , est suspecte de folie , hypocrisie , passion ambitieuse, quoy que soit d'ame malade et dénouée. Non conturbabit sapiens publicos mores , nec populum in se novitatc vitœ convertet \ Il faut tousjours cheminer sous le couvert des loix , coustumes , supérieurs , sans disputer ou tergiverser, sans entreprendre , tantost de s'en dispenser, tantost les enchérir pour foire le bon varlet, sans hausser ny baisser.

Mais que ce soit (et c'est le second mot) et d'esprit et de façon, noblement et sagement, non pour l'amour et la crainte d'elles, non pour la justice ou équité qui soit en elle, ny aussi pour la punition qui en peust advenir, ne leur obéissant pas : bref non par superstition ny par servitude , contrainte scrupuleuse et paoureuse , eadem quœ populus, sed non eodem modo, nec eodcm proposito faciet sapiens ' , mais librement et simplement pour la révérence publique , et à cause de leur authorité : les loix et coustumes se maintiennent en crédit , non pource qu'elles sont justes et bonnes , mais pource qu'elles sont loix et coustumes , c'est le fondement mystique de leur authorité-, elles n'en ont point d'autre , ainsi est-il des supérieurs , à cause qu'ils sont supérieurs , quia super cathedram sedent ^ , et non de leur vertu et probité, quœ faciunt nolite facere ^. Celuy qui leur obéit par autre ressort , ne leur obéit pas parce qu'il doit , c'est un mauvais et dangereux subject , ce n'est pas vraye obéissance , qui doit estre pure et simple , undè vocatur depositio discretionis , mer a execulio, abncga-

' Le sage ne troublera pas les mœurs publiques, et n'attirera pas sur lui les regards du peuple , par une manière de vivre nouvelle et singulière. (SÉNÈQUE, EpiSt. XIV.)

' Le sage fera bien les mêmes choses que le vulgaire , mais non par le même motif, ni dans le même but. (Sén., dans Lactance, Divin. Instit.) ^ Parce qu'ils s'asseyent dans une chaire. (S. Math., c. xxni , v. 2.) ' Ce qu'ils font, aardez-vous de le faire. (Math., c. xxiii , v. 2.)

tio sui\ Or la vouloir reigler par la justice , le mérite-, la bonté des loix et supérieurs , c'est en les sousmettant à son jugement , leur faire le procès, et mettre en doubte et dispute l'obéissance , et par conséquent Testât et la police , selon la souplesse et diversité des jugemens. Combien de loix au monde injustes, estranges, non seulement aux jugemens particuliers, mais de la raison universelle : aveclesquelles le monde a vescu long-temps en profonde paix et repos , et avec telle satisfaction , que si elles eussent esté très justes et raisonnables^ et qui les voudroit changer et rhabiller , se montreroit ennemy du public , et ne seroit à recevoir : la nature humaine s'accommode à tout avec le temps , et ayant une fois prins son ply , c'est acte d'hostilité de vouloir rien remuer : il faut laisser le monde où il est ; ces brouillons et remueurs de mesnages , sous prétexte de reformer, gastent tout.

Tout remuement et changement des loix, créances, coustumes , et observances est très dangereux , et qui produit tousjours plus et plustost mal que bien j il apporte des maux tous certains et presens. Pour un bien à venir et incertain , les novateurs ont bien tousjours des spécieux et plausibles tiltres ^ ^ mais ils n'en sont que plus suspects , et ne peuvent eschapper la note d'une ambitieuse présomption de penser voir plus clair que les autres , et qu'il faut pouiestablir leurs opinions , renverser un estât , une police , une paix et repos pubhc.

Je ne veux pas dire pour tout ce dessus qu'il faille absolument obéir à toutes loix , et à tous commandemens supérieurs , car à ceux que l'on cognoist évidemment estre contre Dieu ou nature , il n'y faut pas obéir ny aussi rebeller et troubler Testât : comment se faut gouverner en tels cas sera

C'est ce qui fait qu'exécuter un ordre , sans se livrer à aucune réflexion ni raisonnement, s'appelle obéissance passive, abnégation de soimême. Passage tiré du Corpus juris civilis.

La fin de ce paragraphe est prise dans Montaigne, I. i. c. 2i.

Page 1