‹ De la sagesse; trois livresChapitre 256 sur 456 · LIVRE I, CHAP. X · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. X

selon les divers endroits de la mer, la diversité des vents, conduict diversement les voiles et les avirons. El qui voudroit par-tout se conduire et porter de mesme façon , gasteroit tout , et feroit le sot et ridicule. Or cette cognoissance double de personnes et d'affaires n'est pas chose fort facile, tant l'homme est desguisé et fardé ; l'on y parvient en les considérant attentivement et meurement , et les repassant souvent par la teste , et à diverses fois sans passion.

11 faut puis après apprendre à bien justement estimer les choses , et leur donner le prix et le rang qui leur appartient, qui est le vray faict de prudence et suffisance. C'est un haut poinct de philosophie ^ mais pour y parvenir il se faut bien garder de passion , et de jugement populaire. Il y a six ou sept choses qui meuvent et mènent les esprits populaires, et leur font estimer les choses à fausses enseignes, dont les sages se garderont, qui sont nouvelleté, rareté, estrangeté, ditïiculté, artilice , invention , absence, et privation ou desny , et sur-tout le bruict , la monstre et la parade. Ils n'estiment point les choses si elles ne sont relevées par art et science , si elles ne sont poinctues et enflées. Les simples , et naifves , de quelque valeur qu'elles soient , on ne les apperçoit pas seulement ; elles eschappent et coulent insensiblement , ou bien l'on les estime plattes , basses et niaises , grand tesmoignage de la vanité et foiblesse humaine qui se paye de vent , de fard et de faulse monnoye au lieu de bonne et vraye. De là vient que l'on préfère l'art à la nature , l'acquis au naturel , le difficile et estudié à l'aysé ^ les boutées et secousses à la complexion et habitude ^ l'extraordinaire à l'ordinaire , l'ostentation et la pompe à la vérité douce et secrette ^ l'autruy , l'estranger, l'emprunté au sien propre et naturel. Et quelle plus grande folie est-ce que tout cela ? Or la reigle des sages est de ne se laisser coiffer et emporter à tout cela , mais de mesurer, juger et estimer les choses premièrement par leur vraye , naturelle et essentielle valeur, qui est souvent interne et secrette, puis par l'utilité, le

reste n'est que piperie. C'est bien chose difficile , estant ainsi toutes choses desguisées et sophistiquées : souvent les faulses et meschantes se rendent plus plausibles , que les vrayes et bonnes. Et dict Aristote qu'il y a plusieurs faulsetés qui sont plus probables et ont plus d'apparence que des vérités , mais comme elle est difficile , aussi est-elle excellente et divine : si separaveris pretiosum à vili, quasi os meum eris ' ,• et nécessaire avant toute œuvre -, quàm necessariiim pretia rébus imponere^ , car pour néant entre l'on à sçavoir les préceptes et reigles de bien vivre , si premièrement l'on ne sçait en quel rang l'on doibt tenir les choses, les richesses , la santé , la beauté , la noblesse , la science , etc. et leurs contraires. C'est une haute et belle science que de la préséance et prééminence des choses 5 mais bien difficile, principalement quand plusieurs se présentent ensemble , car la pluralité empesche ; et en cecy l'on n'est jamais tous d'accord. Les gousts et les jugemens particuliers sont fort divers , et très utilement , afin que tous ne courent ensemble à mesme , et ne s'entrempeschent. Par exemple prenons ces huit principaux chefs de tous biens spirituels et corporels , quatre de chascune sorte , sçavoir , preud'hommie , santé , sagesse , beauté , habilité , noblesse , science , richesse. Nous prenons icy ces mots selon le sens et usage commun , sagesse pour une prudente et discrette manière de vivre et se comporter avec tous et envers tous ; habilité pour suffisance aux affaires -, science pour cognoissance des choses acquises des livres : les autres sont assez clairs. Or sur l'arrangement de ces huit, combien d'opinions diverses? J'ai dit la mienne ; je les ay meslés et tellement entrelassés ensemble , qu'après et auprès un spirituel il y en a un corporel , qui luy respond , affîn d'accoupler l'esprit et le corps : la

■ Si vous savez séparer ce qui est précieux de ce qui est vil , vous serez alors comme un oracle de ma bouche. ( Jérémie, c. xv, v. 19.)

^ Combien il est nécessaire de savoir mettre aux choses leur véritable prix. (SÉNÈQUE, Episl. LXVl.)

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