‹ De la sagesse; trois livresChapitre 257 sur 456 · LIVRE II, CHAP. X · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. X

santé est au corps ce que la preud'homniie est en l'esprit : c'est la preud'homniie du corps , la santé de l'anie :

Mens sana in corpore sano ' .

la beauté est comme la sagesse , la mesure , proportion et bienséance du corps , et la sagesse beauté spirituelle : la noblesse est une grande habitude et disposition à la vertu : les sciences sont les richesses de l'esprit. D'autres arrangeront ces pièces tout autrement : qui mettra tous les spirituels avant que venir au premier corporel , et le moindre de l'esprit au dessus du meilleur du corps ; et qui à part et ensemble les arrangera autrement : chascun abonde en son sens.

Après , et de cette suffisance et partie de prudence de sçavoir bien estimer les choses , vient et naist cette autre , qui est de sçavoir bien choisir -, où se monstre aussi souvent, non seulement la conscience, mais aussi la suffisance et prudence. Il y a des choix bien aysés , comme d'une difficulté et d'un vice , de l'honneste et de l'utile , du debvoir et du proffit : car la prééminence de l'un est si grande au dessus de l'autre, que quand ils viennent à se choquer, le champ doibt tousjours demeurer à l'honneste , sauf peutestre quelque exception bien rare et avec grande circonspection , et aux aff'aires publiques seulement , comme sera dict après en la vertu de prudence : mais il y a des choix quelques fois bien fascheux et bien rudes, comme quand l'on est enfermé entre deux vices , ainsi que fust le docteur Origene d'idolâtrer, ou se laisser jouir charnellement à un grand vilain Ethiopien. La reigle est bien tousjours que se trouvant en incertitude et perplexité au choix des choses non mauvaises , il se faut jeter au party où il y a plus d'honnesteté et de justice. Car encores qu'il en mesadvienne , si donnera-t-il toujours une gratification et gloire d'avoir choisi le meilleur, outre que l'on ne sçait , quand l'on eust

' Vn e-sprit sain dans un corps sain. (Juvénal, Sal. x, v. .35G.)

prins le party contraire , ce qui fust advenu, et si l'on eust eschappé son destin : quand on doubte quel est le meilleur et le plus court chemin , il faut tenir le plus droit. Et aux mauvaises (desquelles il n'y a jamais choix) il faut éviter le plus vilain et injuste : cette reigle est de conscience , et appartient à la preud'hommie. Mais savoir quel est le plus honneste , juste et utile , quel plus deshonneste , plus injuste et moins utile , il est souvent très difficile , et appartient à la prudence et suffisance. Il semble qu'en tels destroits , le plus seur et meilleur est de suy vre la nature , et juger celuylà le plus juste et honneste , qui approche plus de la nature, celuy plus injuste et deshonneste qui est le plus esloigné de la nature. Aussi avons-nous dit que l'on doibt estre homme de bien par le ressort de la nature. Avant que sortir de ce propos , du choix et élection des choses , vuidons en deux petits mots cette question. D'où vient en nostre ame le choix de deux choses indiff'erentes et toutes pareilles ? Les Stoïciens disent que c'est un maniement de l'ame extraordinaire , desreiglé , estranger et téméraire : mai,s l'on peust dire que jamais deux choses ne se présentent à nous , où n'y aye quelque différence pour légère qu'elle soit; et qu'il y a tousjours quelque chose en l'une qui nous touche et pousse au choix , encores que ce soit imperceptiblement , et que ne le puissions exprimer. Qui seroit également balancé entre deux envies, jamais ne choisiroit, car tout choix et inclination porte inégalité '.

Un autre précepte en cette matière est de prendre advis et conseil d'autruy 5 car se croire et se fier en soy seul est très dangereux. Or ,icy sont requis deux advertissemens de prudence : l'un est au choix de ceux à qui l'on se doibt addresser pour avoir conseil ; car il y en a de qui plustost il se faut cacher et garder. Ils doibvent estre premièrement gens de bien et fidèles (c'est icy mesme chose), puis bien

' Ceci est pris de Montaigne, I. 11, c. 14,

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