LIVRE II, CHAP. X
à leur poinct , bien mesnager les occasions et commodités, se prévaloir du temps et des moyens. Toutes choses ont leur saison et mesme les bonnes , que l'on peust faire hors de propos. Or la hastiveté et précipitation est bien contraire à cecy, laquelle trouble, confond et gaste tout' : canis fesUnans cœcos facit catuios \ Elle vient ordinairement de passion qui nous emporte , nam qui cupit f'estinat : qui festinat avertit ^ : — unde festinatio improvida et cœca * ; — duo adversissima rectœ menti celeritas et ira ^ : et assez souvent aussi d'insulîlsance. Le vice contraire , lascheté , paresse , nonchalance , qui semble aucunes fois avoir quelque air de maturité et de sagesse, est aussi pernicieux et dangereux , principalement en l'exécution. Car l'on dit qu'il est permis d'estre en la délibération et consultation poisant et long, mais non en l'exécution, dont les sages disent qu'il faut consulter lentement , exécuter promptement , délibérer à loysir et vistement accomplira II s'est bien veu quelques fois le contraire , que l'on a esté heureux à l'événement, encore que l'on ave esté soudain et téméraire en la délibération , subiti consilii eventus fclices ^ \ mais c'est rarement et par coup d'adventure, à quoy ne se faut pas reigler, et se bien reigler, et se bien garder que l'envie ne nous en prenne : car le plus souvent une longue et inutile repentance est le salaire de leur course et hastiveté. Voicy donc deux escueils et extrémités qu'il faut pareillement éviter -,
' f^oyez HÉRODOTE, l. vu.
" Lecbien, en se hâtant, fait des chiens aveugles. ^ On se bâte, lorsqu'on désire; mais en se hâtant on renverse. (Just. Lips., Poliliq., 1. III. )
* C'est ainsi que la précipitation est imprévoyante et aveugle. (Tite- LiVE, 1. xxii , c. 6. )
' Il y a deux choses qui nuisent à la droiture du jugement : la trop grande vivacité, la colère. (Thucïd., 1. m.)
* C'est Démosthéne qui le dit. Voyez Philipp., i. Aristote le répète daBsTÉtic, Nicom., 1. vi , c. 9.)
■ On réussit souvent pour avoir pris subitement un parti.
^i08 DE LA SAGESSE.
car c'est aussi grande faute de prendre l'occasion trop verte et trop crue , que la laisser trop meurir et passer : le premier se fait volontiers par les jeunes , prompts et bouillans , qui , à faute de patience , ne donnent pas le loisir au temps et au ciel de faire rien pour eux -, ils courent et ne prennent rien : le second par les stapides , lasches et trop lourds. Pour cognoistre l'occasion et l'empoigner, il faut avoir l'esprit fort et esveillé , et aussi patient : il faut prévoir l'occasion , la guetter, l'attendre , la voir venir, s'y préparer, et puis l'empoigner au poinct qu'il faut.
Le septiesme advis sera de se bien porter et conduire avec les deux maistres et sur-intendans des affaires du monde , qui sont l'industrie ou vertu et la fortune. C'est une vieille question , laquelle des deux a plus de crédit , de force et d'authorité : car certes toutes deux en ont , et est trop clairement faux que l'une seule fasse tout et l'autre rien. Il seroit peut-estre bien à désirer qu'il fust vray, et que une seule eust tout l'empire , les affaires en iroient mieux , l'on seroit du tout regardant et attentif à celle-là , et seroit facile ^ la difficulté est à les joindre , et entendre à toutes deux. Ordinairement ceux qui s'arrestent à l'une mesprisent l'autre ^ les jeunes et hardis regardent et se fient à la fortune, en espérant bien . et souvent par eux elle opère de grandes choses, et semble qu'elle leur porte faveur : les viels et tardifs sont à l'industrie-, ceux-cy ont plus de raison. S'il les faut comparer et choisir l'un des deux , celui de l'industrie est plus honneste , plus seur, plus glorieux -, car quand bien la fortune luy sera contraire , et rendra toute l'industrie et diligence vaine, si est-ce que ce contentement demeure, qu'on n'a point chaume , on s'est trouvé in officio, on s'est porté en gens de cueur. Ceux qui suyvent l'autre party sont en danger d'attendre en vain , et quand bien il succederoit à souhait , si n'y a-t-il pas tant d'honneur et gloire. Or l'advis de sagesse porte de ne s'arrester pas du tout , et tant à l'une , que l'on mesprise et l'on exclue l'autre \ car toutes