‹ De la sagesse; trois livresChapitre 258 sur 456 · LIVRE II, CHAP. X · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. X

sensés et advisés , sages , expérimentés. Ce sont les deux qualités de bons conseillers , preud'hommie et suflisance , l'on peut adjouster un troisiesme , qu'ils n'ayent ny leurs proches et intimes , aucun particulier interest en l'affaire ; car encores que l'on puisse dire que cela ne les empeschera de bien conseiller, estant , comme dict est , prud'hommes , je pourray répliquer qu'outre que cette tant grande , forte et philosophique preud'hommie , qui n'est touchée de son propre interest , est bien rare ; encore est-ce grande imprudence de les mettre en cette peine et anxiété , et comme le doigt entre deux pierres. L'autre advertissement est de bien ouïr et recevoir les conseils , les prenant d'heure ' sans attendre l'extrémité, avec jugement et douceur, aymant qu'on dise librement et franchement la vérité. L'ayant suivy comme bon , venant de bonne main et amis , ne s'en faut point repentir, encores qu'il ne succède ainsi que l'on avoit espéré. Souvent des bons conseils en arrivent de mauvais effets; mais le sage se doibt plustost contenter d'avoir suivy un bon conseil qui aura eu un mauvais effet, qu'un mauvais conseil suivy d'un bon etTet, comme Marins : sic correcta Marii temeritas gloriam ex culpâ invenil % et ne faire comme les sots qui , après avoir meurement délibéré et choisi , pensent après avoir prins le pire , parce qu'ils ne poisent plus que les raisons de l'opinion contraire , sans y apporter le contrepoids de celles qui l'ont induit à cela. Cecy est bien dit briefvement pour ceux qui cherchent conseil : pour ceux qui le donnent , sera parlé en la vertu de prudence ^ , de laquelle le conseil est une grande et suffisante partie.

Le cinquiesme advis que je donne icy à se bien conduire aux affaires, est un tempérament et médiocrité entre une

' '/ temps, à propos , à l'heure convenable.

* Ainsi la témérité de Marius ayant été réparée , il relira de la gloire de sa faute même. (Salllste, Bellum Jitgurllt., c. xciv.) ' l'Oyez , ci-après, le livre m, chap. 2.

trop grande fiance et deffiance , crainte et asseurance : trop se fier et asseurer souvent nuist , et déifier offense : il se faut bien garder de faire démonstration aucune de deffiance, quand bien elle y seroit et justement. Car c'est desplaire, voire offenser et donner occasion de nous estre contraire. Mais aussi ne faut-il user d'une si grande , lasche et molle fiance ', si ce n'est à ses bien assurés amis. Il faut tousjours tenir la bride à la main , non la lascher trop , ou tenir trop roide. Il ne faut jamais dire tout , mais que ce que l'on dit soit vray : il ne faut jamais tromper ni affiner, mais bien se faut-il garder de l'estre : il faut tempérer et marier l'innocence et simplicité colombine", en n'offensant personne , avec la prudence et astuce serpentine ^ ; en se tenant sur ses gardes , et se préservant des finesses , trahisons et embusches d'autruy. La finesse à la défensive est autant louable comme deshonneste à l'offensive ; il ne faut donc jamais tant s'advancer et s'engager, que l'on n'aye moyen, quand l'on voudra et faudra se retirer et se r'avoir, sans grand dommage et regret. Il ne faut jamais abandonner le manche , ne jamais tant desestimer autruy, et s'assurer de soy que l'on en vienne à une présomption et nonchalance des affaires , comme ceux qui pensent que personne ne voit si clair qu'eux , ou que tout plie soubs eux , et qu'on n'oseroit penser à leur desplaire , et par-là viennent à se relascher et mespriser le soin , et enfin sont affinés , surprins et bien mocqués.

Un autre advis et bien important, est de prendre toutes choses en leur temps et saison , et bien à propos. Et pource , il faut sur-tout éviter précipitation ennemie de sagesse, marastre de toute bonne action , vice fort à craindre aux gens jeunes et bouillans. C'est à la vérité un tour de maistre et bien habile homme de sçavoir bien prendre les choses

' Confiance.

" Des colombes.

''Des Serpents.

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