LIVRE II, CHAP. XI
doucement et paisiblement vivre : sans elle n'y a aucun plaisir à vivre, non plus qu'à jouyr d'une chose que l'on craint tousjours de perdre.
Premièrement et sur-tout il faut s'efforcer que nos vices meurent devant nous • -, secondement se tenir tout prest. O la belle chose ! pouvoir achever sa vie avant sa mort , tellement qu'il n'y aye plus rien à faire qu'à mourir-, que l'on n'aye plus besoin de rien , ni du temps , ni de soy-mesme , mais tout saoul et content que l'on s'en aille disant tout doux :
Vixi, et qucm dedcral cursum fortuna peregi ' ;
tiercement que ce soit volontairement , car bien mourir c'est volontiers mourir ^
Il semble que l'on se peust porter à l'endroit de la mort en cinq manières : la craindre et fuir comme un très grand mal , l'attendre doucement et patiemment comme chose naturelle , inévitable , raisonnable ^ la mespriser comme chose indifférente et qui n'importe de beaucoup ; la désirer, demander, chercher, comme le port unique des tourmens de celte vie , voire un très grand gain , se la donner soy-mesme. De ces cinq les trois du milieu sont bonnes, d'ame bonne et rassise , bien que diversement et différente condition de vie , les deux extrêmes vicieux et de foiblesse , bien que soit à divers visages : de chascune nous parlerons.
La première n'est approuvée de personne d'entendement, bien qu'elle soit pratiquée par la plus part, tesmoignage de grande foiblesse. Contre ceux-là et pour consolation contre la mort sienne advenir, ou celle d'autruy, voicy de quoy. Il n'y a chose que les humains craignent tant et ayent en horreur que la mort : toutesfois il n'y a chose où y aye moins
' Ceci est pris de Sénèque, Epist. xxvu.
' J'ai vécu , j'ai parcouru la carrière que le sort m'avoit donné de parcourir. (Virgile, Enéide, 1. iv, v. 653.)
' Bette autem moii, est libcnlcr mori. (Sénèque, Episl. lxi. '.
d'occasion et de subject de craindre , et au contraire il y aye tant de raisons pour l'accepter et se resouldre : dont il faut dire que c'est une pure opinion et erreur populaire , qui a ainsi gaigné tout le monde. Nous nous en fions au vulgaire inconsidéré, qui nous dit que c'est un très grand mal, et en mescroyons la sagesse qui nous enseigne que c'est l'affranchissement de tous maux, et le port de la vie'. Jamais la mort présente ne fit mal à personne , et aucun de ceux qui l'ont essayé et sçavent que c'est , ne s'en est plaint : et si la mort est dicte estre mal , c'est donc de tous les maux le seul qui ne fait point de mal ; c'est l'imagination seule d'elle absente qui fait cette peur. Ce n'est donc qu'opinion , non de vérité , et c'est vrayement où l'opinion se bande plus contre la raison , et nous la veust effacer avec le masque de la mort : il n'y peust avoir raison aucune de la craindre , car Ton ne sçait que c'est. Pourquoy et comment craindra-t-on ce qu'on ne sçait que c'est? Dont disoit bien le plus sage de tous % que craindre la mort c'estoit faire l'entendu et le suffisant , c'estoit feindre sçavoir ce que personne ne sçait , et pratiqua ce sien dire en soy-mesme ; car soUicité par ses amis de plaider devant ses juges pour sa justification , et pour sauver sa vie , voicy la harangue qu'il leur fit : Messieurs , si je vous prie de ne me faire point mourir, j'ai peur de m'enferrer et parler à mon dommage , car je ne sçay que c'est de mourir, ny quel il fait : ceux qui craignent la mort , présupposent la cognoistre : quant à moy je ne sçay quelle efie est , ny ce que l'on fait en l'autre monde ^ à l'adventure la mort est chose indifférente , à l'adventure chose bonne et désirable. Les choses que je sçay estre mauvaises , comme offenser son prochain, je les fuis; celles que je ne cognois point du tout, comme la mort, je ne les puis craindre. Parquoy je m'en
' Cette phrase est de Du Vair, Philosophie morale des Sloïques , j)agc 89G.
' Socrate. f^oyez son Apologie dans Platon. Tout ce que Charron rapporte jusqu'à la fin du paragraphe, en est tiré.