LIVRE II, CHAP. XI. 4V
remets à vous. Car je ne puis sçavoir quel est plus expédient pour moi , mourir ou ne mourir pas , par ainsi vous en ordonnerez comme il vous plaira.
Tant se tourmenter de la mort , c'est premièrement grande foiblesse et couardise : il n'y a femmelette qui ne s'appaise dans peu de jours de la mort la plus douloureuse qui soit , de mary, d'enfant; pourquoy, la raison , la sagesse , ne ferat-elle en une heure voire tant promptement ( comme nous en avons mille exemples), ce que le temps obtiendra d'un sot et d'un foible • ? Que sert à l'homme la sagesse , la fermeté, si elle ne haste le pas, et ne ftiit plus et ])lustost que le sot et le foible ? C'est de cette foiblesse que la plus part des hommes mourans ne peuvent du tout se resouldre que ce soit leur dernière heure, et n'est endroit où la piperie de l'espérance amuse plus -, cela advient aussi peut-estre de ce que nous estimons grande chose nostre mort, et nous semble que l'université des choses a interest de compatir à nostre fin, tant fort nous nous estimons \
Et puis tu te monstres injuste , car si la mort est bonne chose, comme elle est, pourquoy la crains-tu? Si c'est une mauvaise chose, pourquoy l'empires-tu, et adjoustes mal sur mal , à la mort encores de la douleur? comme celuy qui spolié d'une partie de ses biens par l'ennemy, jette le reste en la mer, pour dire qu'en cette façon il regrette qu'il a esté dévalisé.
Finalement craindre la mort c'est estre ennemy de soy et de sa vie; car celuy ne peust vivre à son ayse et content, qui craint de mourir. Celuy-là vit vrayement libre, qui ne craint point la mort : au contraire le vivre est servir, si la liberté de mourir en est à dire. La mort est le seul appuy de nostre liberté , commune et prompte recepte à tous maux :
' SÉNÈQUE, JEpist. XXXVI , iu fine.
" Ployez Montaigne, 1. ii. chap. i:i. On y Uouve presque les mêmes mots.
c'est donc estre bien misérable (et ainsi le sont presque tous ) qui troublent la vie par le soin et crainte de la mort , et la mort par le soin de la vie.
Mais je vous prie , quelles plaintes et murmures y auroitil contre nature 5 s'il n'y avoit point de mort, et qu'il fallust demeurer icy bon gré malgré? certes l'on la maudiroit. Imaginez combien seroit moins supportable et plus pénible une vie perdurable , que la vie avec la condition de la laisser. Chiron refusa l'immortalité, informé des conditions d'icelle par le Dieu du temps , Saturne son père \ Certes la mort est une très belle et riche invention de nature , optimum naturœ inventum nusqiiam satis laudatum ^ , et un expédient très propre et utile à plusieurs choses; si elle nous estoit ostée , nous la regretterions beaucoup plus que nous ne la craignons, et si elle n'estoit, nous la souhaiterions plus fort que la vie : c'est un remède à tant dé maux, et un moyen à tant de biens. Que seroit-ce d'autre part s'il n'y avoit quelque peu d'amertume meslé en la mort? certes l'on y courroit trop avidement et indiscrètement : pour garder modération , qui est à ne trop aymer ny fuyr la vie , à ne craindre ny courir à la mort , tous les deux sont tempérés et destrempés de la douceur et de l'aigreur.
Le remède que baille en cecy le vulgaire est trop sot , qui est de n'y penser point, n'en parler jamais : outre que telle nonchalance ne peust loger en la teste d'homme d'entendement, encores en fin cousteroit-elle trop cher; car advenant la mort au despourveu , quels tourmens , cris, rage, desespoir ^ ! La sagesse conseille bien mieux de l'attendre de pied ferme , et la combattre ; et pour ce faire nous donne un advis tout contraire au vulgaire , c'est de l'avoir tous-
' /^Oî/ez Montaigne , 1. i, c. 19.
' C'est une très bonne invention de la nature, et que jamais on ne sauroit trop louer. (Sénèque, Episl. cr.) 3 Foyez Montaigne, 1. i, c. 10.