LIVRE m, CHAP
tics vertus , auriga virtutum ' , sans laquelle il n'y a rien de beau , de bon, de bienséant et advenant^ c'est le sel de la vie , le lustre , l'ageancement et l'assaisonnement de toutes actions , l'esquierre et la reigle de toutes atlaircs , et en un mot l'art de la vie , comme la médecine est l'art de la santé ^
C'est la cognoissance et le choix des choses qu'il faut désirer ou fuyr-, c'est la juste estimation et le triage des choses ; c'est l'œil qui tout void , qui tout conduict et ordonne ^ Elle consiste en trois choses qui sont de rang : bien consulter et délibérer , bien juger et resouldre , bien conduire et exécuter.
C'est une vertu universelle , car elle s'estend généralement à toutes choses humaines , non seulement en gros , mais par le menu à chascune : ainsi elle est infinie comme les individus.
Très difficile , tant à cause de l'infinité ja dicte , car les particularités sont hors de science , comme hors de nombre, si quœ finiri nonpossunt, extra sapientiarn sunt ^ ; que de l'incertitude et inconstance grande des choses humaines , encores plus grande de leurs accidens , circonstances, appartenances et dépendances d'icelles, temps, lieux, personnes; tellement qu'au changement d'une seule et de la moindre circonstance toute la chose se change ; et aussi en son office qui est en l'assemblage et tempérament des choses contraires-, distinction et triage de celles qui sont fort semblables. La contrariété et la ressemblance l'empeschent.
' Le guide des vertus.
» VI medicina valetudinis, dit Cicéron , de Finib., liv. v, n° 16, sic Vivendi ars est prudenlia.
^ Cette définition de la prudence est prise dans Juste-Lipse, dont voici les paroles : Prudeniiam definio , intelleclum et dilectum rerum qnœ publiée privalïmque fugiendœ aul appelendœ.... Hœc est quœ videt omnia. (1. i, Politic, c. 7.) — Charron, dans ce chapitre, fait encore d'autres emprunts à cet auteur.
■* Les choses auxquelles on ne peut assigner une fin , sont hors de la sagesse. (Séisèque, Episl. xciv.)
Très obscure , pource que les causes et ressorts des choses sont incognus , les semences et racines sont cachées , lesquelles l'humaine nature ne peust trouver ni ne doibt rechercher. Occultât eorum semina Deus ,et plerumquè honorum maloruTnque causœ sub diverse specie latent^. Et puis la fortune , la fatalité (usez des mots que vous voudrez), cette souveraine, secrette et incognue puissance et authorité , maintient tousjours son advantage au travers de tous les conseils et précautions : d'où vient souvent que les meilleurs conseils ont de très mauvaises issues : un mesme conseil très utile à un , malheureux, à un autre en pareil cas : et à un mesme homme succéda et réussit heureusement hier, qu'aujourd'huy est mal-encontreux. C'est une sentence justement receue , qu'il ne faut pas juger les conseils ni la suffisance et capacité des personnes par les evenemens. Dont respondit quelqu'un à ceux qui s'estonnoient comment les affaires succedoient si mal , veu que ses propos estoient si sages : qu'il estoit maistre de ses discours , non du succès 46S affaires. C'estoit la fortune , laquelle semble se jouer de tous nos beaux desseins et conseils , renverse en un moment tout ce qui a esté par si longtemps projecté et délibéré : et nous semble tant bien appuyé , nous clouant , comme l'on dict , nostre artillerie. Et de faict la fortune pour monstrer son authorité en toutes choses , et rabbattre nostre présomption , n'ayant peu faire les mal-habiles sages , elle les faict heureux à l'envy de la vertu. Dont il advient souvent que les plus simples mettent à fin de très grandes besongnes et publiques et privées, (7est donc une mer sans fond et sans rive, qui ne peust estre bornée et presciùte par préceptes et advis , que la prudence. Elle ne faict que tournoyer à l'environ des choses , un nuage obscur, et souvent bien vain et frivole,
' Dieu cache la source des biens et des maux, et leurs principes ont souvent des apparences liien différentes de ce qu'ils sont. ( Pli>e, in Fovrg.. ç. V.