LIVRE m, CHAP
Toulesfois elle est de tel poids et nécessité que seule elle peust beaucoup : et sans elle tout le reste n'est rien ; non seulement les richesses , les moyens , la force.
.... Vis consilii expers mole ruit suâ '.
Mens una sapicns'plurhim vincit manus^. — El rtiiilta qiiœ naturà impedita sunt , consilio expediuntur ^ Et la cause principale de cette nécessité est le mauvais naturel de l'homme, le plus farouche et diilicile à dompter de tous animaux^. Impatiens œqui nediim senitiitis ^, et qu'il faut manier avec plus d'art et d'industrie. Car il ne s'esleve point plus volontiers contre aucun, que contre ceux qu'il sent le vouloir maistriser. Or la prudence est l'art de le manier, et une bride douce qui le ramené dedans le rond d'obeissance.
Or combien que la semence de prudence , comme des autres vertus , soit en nous de nature , si est-ce qu'elle s'acquiert et s'apprend plus que toute autre , et ce aucunement par préceptes et advis , c'est la théorique , mais beaucoup mieux et principalement (combien qu'avec plus de temps) par expérience et practique , qui est double : l'une et la vrayeest la propre et personnelle, dont elle en porte le nom, c'est la cognoissance des choses , que nous avons veues ou maniées : l'autre est estrangere par le faict d'autruy, c'est l'histoire que nous sçavoiis par ouy dire , ou par lecture. Or l'expérience et l'usage est bien plus ferme et plus asseuré ^
' La force, sans la prudence, se détruit d'elle-même. (Horace, Ode 4 du liv. m , V. 65.)
' Un seul homme d'un esprit sage l'emporte sur une multitude. (Euripide, dans son AnliopCy passage cité par Stobée, Serm. 52.)
^ Un bon conseil fait réussir bien des entreprises , qui , dans l'ordre naturel des choses, sembloient impossibles. (Tite-Live, I. xi, c. 11.)
■• SÉNÈQUE, \. \, de Clem., c. 17.
' Impatient même d'un joug équitable. (Juste-Lipse, PoMic.A. m, cap. 1.
usus efficacissimus omnium rerum magister \ le père
et le maistre des arts , mais plus long 5 il est vieil ,
Seris venit usus ab annis ' ,
plus difficile , pénible , rare. La science de l'histoire , comme elle est moins ferme et asseurée , aussi est-elle plus aysée , plus fréquente , ouverte et commune à tous. On se rend plus résolu et asseuré à ses despens , mais il est plus facile aux despens d'autruy. Or de ces deux proprement expérience et histoire , vient la prudence ,
Usus me genuit, mater peperit memoria '. Seu memoriae anima et vita, historia *.
Or la prudence se peust et doibt diversement distinguer, selon les personnes et les affaires. Pour les personnes il y a prudence privée , soit-elle solitaire et individuelle , qu'à grand peine peust-elle bien estre dicte prudence -, ou sociale et œconomique en petite compagnie , et prudence publique et politique. Cette-cy est bien plus haute , excellente, difficile, et à laquelle plus proprement conviennent toutes ces qualités susdites : et est dquble , pacifique et militaire.
Pour le regard des affaires , d'autant qu'ils sont de deux façons , les uns ordinaires , faciles ^ les autres extraordinaires. Ce sont accidens qui apportent quelque nouvelle difficulté et ambiguité. Aussi l'on peust dire y avoir prudence ordinaire et facile , qui chemine selon les loix , coustumes , et train ja estably : l'autre extraordinaire et plus difficile.
Il y a encores une autre distinction de prudence tant pour
■ En toutes choses, le meilleur maître est rexpérience. (Pline, Hisl. Nat., 1. XXVI, c. 2. )
" L'expérience s'acquiert lentement, avec les années. (Ovide, Métamorphoses, 1. VI, fab. 1, V. 29.)
^ J'ai pour père l'usage, pour mère la mémoire. C'est un vers d'Afranius cité par Aulu-Gelle, Noct. Allie, 1. xiii , c. 8. W cile cet autre à la suite :
Sophiam vocant me Graii, vos sapientiam.
•' Et l'ame, la vie de la mémoire > c'csl l'histoire.