LIVRE m, CHAP. IL
peries et finesses , ou bien meschancetés et entreprinses dommageables , et non à en faire. II est permis de jouer à fin contre fin , et près du renard le renard contrefaire \ Le monde est plein d'artifices et de malices : par fraudes et tromperies ordinairement les estais sont subvertis , dit Aristote ^ Pourquoy ne sera-t-il loisible , mais pourquoy ne serat-il requis d'empescher et destourner tels maux , et sauver le public par les mesmes moyens que l'on le veust miner et ruiner? Vouloir tousjours et avec tels gens suyvre la simplicité et le droict fil de la vraye raison et équité , ce seroit souvent trahir Testât et le perdre. Il faut aussi que ce soit avec mesure et discrétion , afïin que l'on n'en abuse pas , et que les meschans ne prennent d'icy occasion de faire passer et valoir leurs meschancetés ^ car il n'est jamais permis délaisser la vertu et l'honneste pour suyvre le vice et le deshonneste. 11 n'y a point de composition ou compensation entre ces deux extrémités. Parquoy arrière toute injustice, perfidie, trahison et desloyauté : maudite la doctrine de ceux qui enseignent ( comme a esté dict ) toutes choses bonnes et permises aux souverains : mais bien est-il quelques fois requis de mesler l'utile avec l'honneste , et entrer en composition et compensation des deux. Il ne faut jamais tourner le dos à l'honneste , mais bien quelques fois aller à l'entour et le costoyer, y employant l'artifice et la ruse -, car il y en a de bonnes , honnestes et louables, dict le grand saint Basile, xaAjjy Kcci iTTetivtTiiy Tretyoufiyîuv , et faisaut pour Ic salut public comme les mères et médecins qui amusent et trompent les petits enfans, et les malades pour leur santé ^. Bref, faisant à couvert ce que l'on ne peust ouvertement , joindre la prudence à la vaillance , apporter l'artifice et l'esprit où la nature et la main ne suffît ^ estre , comme dict Pindare '^, lyon
' Cum vulpe cnnjunclum pariter vnlpinarier. (Adag.)
• In Politic, 1. V, c. 4.
^ JusTE-LiPSE, Politic, I. IV, c. 13.
^ PiND., Isth., Ode IV, V. 79.
aux coups et renard au conseil -, colombe et serpent , comme dict la vérité divine.
Et pour traicter cecy plus distinctement , est requise au souverain la defflance et se tenir couvert , sans toutes fois s'esloigner de la vertu et l'équité. La defflance , qui est la première , est du tout nécessaire -, comme sa contraire , la crédulité et lasche fiance * est vicieuse et très dangereuse au souverain. Il veille et doibt respondre pour tous 5 ses fautes ne sont pas légères : parquoy il y doibt bien adviser. S'il se fie beaucoup, il se descouvre et s'expose à la honte et à beaucoup de dangers , opportunus fît injuriœ % voire il convie les perfides et les trompeurs qui pourroicnt avec peu de danger et beaucoup de recompense , commettre de grandes meschancetés ,
Aditum nocendi perlido prœstat fldes '.
Il faut donc qu'il se couvre de ce bouclier de defflance , que les sages ont estimé une grande partie de prudence et les nerfs de sagesse ^^ c'est-à-dire veiller, ne rien croire , de tout se garder^ : et à cela l'induict le naturel du monde tout confit en menteries , feint , fardé et dangereux , nommément près de luy en la cour et maisons des grands. Il faut donc qu'il se fie à fort peu de gens , et iceux cognus de longue main et essayés souvent ^ : et encores ne faut-il qu'il leur lasche et abandonne tellement toute la corde , qu'il ne la tienne tousjours par un bout, et n'y aye l'œil. Mais il faut qu'il couvre et desguise sa defflance, voire qu'en se deffîantil fasse piine et
' Confiance.
' L'injure peut facilement l'atteindre. (Salluste, Bell. Jugurlh., xx.)
' La bonne foi donne au perfide toute facilité pour nuire. (Sénèque, in OEdip., act. m, v. 686.)
"* f^igila et memores ne quid credas . nervi M sunl prudenliœ (Epicharme.)
^ Nihil credendo, alqne omnia cavendo. (Cicéron, Oral posl. redit in Sénat.)
* JusTE-LiPSE, Polilic, I. IV, c. 14.