LIVRE Ilï, CHAP. IL
visage de se fier fort -, car la defllance ouverte injurie et convie aussi bien à tromperie , que la trop lasche fiance ; et plusieurs monstrant crainte d'estre trompés , ont enseigné à l'estre : multi fallere docuerunt , dùm timent falli ' : comme au contraire la fiance déclarée a faict perdre l'envie de tromper, a obligé à loyauté , et engendré fidélité : vult quisquc sibi credi, et habita fides ipsarn plerumquè obligatfidem''.
De la deilîance vient la dissimulation , son engeance \ car si celle-là n*estoit , et qu'il y eust par tout fiance et fidélité , la dissimulation qui ouvre le front et couvre la pensée ^, n'auroit lieu. Or la dissimulation , qui est vicieuse aux particuliers, est très nécessaire aux princes, lesquels ne sçauroyent autrement régner ne bien commander -K Et faut qu'ils se feignent souvent non seulement en guerre aux estrangers et ennemis , mais encores en paix et à leurs subjects , combien que plus chichement. Les simples etouverts , et qui portent , comme on dict , le cueur au front , ne sont aucunement propres à ce mestier de commander, et trahissent souvent et eux et leur estât ; mais il faut qu'ils jouent ce rooUe dextrement et bien à poinct , sans excez et ineptie. « A quel « propos vous cachez et couvrez-vous , si l'on vous voit au « travers^? » finesses et mines ne sont plus finesses ny mines, quand eUes sont cognues et esventées. Il faut donc que le prince , pour couvrir . son art , fasse profession d'aymer la simplicité , qu'il caresse les francs , libres et ouverts, comme
' SÉNÈQUE, Epist. ni. La traduction précède la citation.
' Chacun veut que l'on croie à sa bonne foi , et la confiance qu'on témoigne oblige souvent à la fidélité. (Tite-Live, 1. xxii , c. 22.)
' Quœ fronles aperit, mentes tegil. (Cicer., Orat. pro On. Plane, n" 16.)
* Necessaria sanè principi adeà ut veteranus imperator dixerit -. Nescitregnare qui nescit dissimulare. ( Juste-Lipse , 1. iv, Politic, cap. 14.)
* JusTK-LiPSE, I. IV, Politic. c. 14.
ennemis de dissimulation , qu'aux petites choses il procède
tout ouvertement , afin que l'on le tienne pour tel.
Tout cecy est plus en omission à se retenir, et non agir-, mais il luy est quelques fois requis de passer oultre et venir à l'action : icelle est double. L'une est à faire et à dresser practiques et intelligences secrettes , attirer finement les cueurs et les services des officiers , serviteurs et confidens des autres princes et seigneurs estrangers , ou de ses subjects. C'est une ruse qui est fort en vogue et toute commune entre les princes , et un grand traict de prudence , dit Ciceron '. Cecy se faict aucunement par persuasion , mais principalement par presens et pensions , moyens si puissans , que non seulement les secrétaires , les premiers du conseil , les amis, les mignons, sont induicts par-là à donner advis et destourner les desseins de leur maistre, les grands capitaines à prester leurs mains en la guerre , mais encores les propres espouses sont gaignées à descouvrir les secrets de leurs maris \ Or cette ruse est allouée et approuvée de plusieurs sans difficulté et sans scrupule. A la vérité si c'est contre son ennemi , contre son subject , qu'on tient pour suspect , et encores contre tout estranger avec lequel on n'a point d'alliance ni de convention de fidélité et amitié , il n'y a point de doute 5 mais contre ses alliés , amis et confédérés , il ne peust estre bon , et est une espèce de perfidie qui n'est jamais permise.
L'autre est gaigner quelque avantage et parvenir à son dessein par moyens couverts , par équivoques et subtilités , affiner par belles paroles et promesses , lettres , ambassades , faisant et obtenant par subtils moyens ce que la difficulté du temps et des affaires empesche de faire autrement , et à couvert ce que l'on ne peust à descouvert. Plusieurs grands et sages disent cela estre permis et loisible , crebro men-
' CicÉRON, de Offic, 1. 11, c. 5.
" Aristote, Pnlil.. 1. v, c. 11.