LIVRE III , CHAP. IL
Non est nocens quicunque non sponte est nocens'.
Si le prince ne peust estre du tout bon , suffît qu'il le soit à demy , mais qu'il ne soit point du tout meschant : qu'il ne se peust faire que les bons princes ne commettent quelque injustice. A tout cela je voudrois adjouster pour leur justification ou diminution de leurs fautes , que se trouvant les princes en telles extrémités , ils ne doibvent procéder à tels faicts qu'à regret et en soupirant , recognoissant que c'est un malheur et un coup disgracié du ciel , et s'y porter comme le père quand il faut cauterizer ou couper un membre à son enfant pour luy sauver la vie , ou s'arracher une dent pour avoir du repos. Quant aux autres mots plus hardis qui rapportent tout au proffît , lequel ils égalent ou préfèrent à l'honneste , l'homme de bien les abhorre.
Nous avons demeuré long-temps sur ce poinct de la vertu de justice , à cause des doubtes et difficultés qui proviennent des accidens et nécessités des estats , et qui empeschent souvent les plus résolus et advisés.
Après la justice vient la vaillance. J'entens la vertu militaire , la prudence , le courage et la suffisance de bien guerroyer, nécessaire du tout au prince , pour la défense et seureté de soy, de Testât, de ses subjects , du repos et de la liberté publique , et sans laquelle à peine merite-t-il le nom de prince.
Venons à la quatriesme vertu principesque , qui est la clémence \ vertu qui faict incliner le prince à la douceur, remettre et lascher de la rigueur de la justice avec jugement et discrétion *. Elle modère et manie doucement toutes choses, délivre les coulpables, relevé les tombés, sauve ceux qui s'en vont perdre. Elle est au prince ce que au commun est l'humanité : elle est contraire à la cruauté et trop
' Il n'est pas coupable , celui qui ne l'est qu'involontairement. (Sén., Hercule OEtœus, act. m, se. 2, v. 886.)
* C'est la définition qu'en donne Séncque, de Clément., I. ii , c. 3.
grande rigueur, non à la justice, de laquelle elle ne s'esloigne pas beaucoup , mais elle l'adoucit , la manie ^ elle est très nécessaire à cause de Tinfirmité humaine , de la fréquence des fautes , facilité de faillir : une grande et continuelle rigueur et sévérité ruine tout, rend les chastimens contemptibles , severitas amittil assiduitate authoritatem ' , irrite la malice -, par despit l'on se fait meschant , suscite les rebellions. Car la crainte qui retient en debvoir doibt estre tempérée et douce : si elle est trop aspre et continuelle , se change en rage et vengeance : temperatus timor est qui cohibet , assiduus et acer in vindictam excitât''. Elle est aussi très utile au prince et à Testât, elle acquiert la bienveillance des subjects , et par ainsi asseure et affermit Testât , fîrmissimum id imperium quo obedientes gaudent ^ ( comme sera dict après ) -, aussi très honorable au souverain : car les subjects l'honoreront et adoreront comme un Dieu, leur tuteur, leur père : et au lieu de le craindre , ils craindront tous pour luy , auront peur qu'il ne luy mesadvienne. Ce sera donc la leçon du prince , sçavoir tout ce qui se passe , ne relever pas tout , voire dissimuler souvent, aymant mieux estre estimé avoir trouvé de bons subjects que les avoir rendus tels, accommoder le pardon aux légères fautes , la rigueur aux grandes , ne chercher pas tousjours les supplices (qui sont aussi honteux et infâmes au prince , qu'au médecin plusieurs morts de maladies), se contentersouvent de la repentance ; comme suffisant chastiment.
Ignoscere pulchrum
Jâm misero, pœnaeque genus vidisse precanlem *.
• La sévérité, trop continue, perd sa puissance. (Sénèque, de Clcm., 1. I, c. 22.)
^ SÉNJÈQUE, de Clément., 1. i, c. 12. Passage traduit par la phrase qui le précède.
' Le gouvernement le plus affermi est là où ceux qui obéissent sont heureux. (Titk-Live, 1. viii, c. 13.)
" Il est beau de pardonner au malheureux qui déjà n'adressoit de prière que sur le genre de son supplice. '^Claubian , de Bell. Gel., v. 91 )