LIVRE m, CHAP. IL
Et ne ftiut point craindre ce qu'aucuns objectent très mal, qu'elle relasche , avilit et énerve l'authorité du souverain et de Testât : car au rebours elle la fortifie à un très grand crédit et vigueur : et le prince aymé fera plus par icelle , que par une grande crainte , qui faict craindre et trembler , et non bien obéir; et comme discourt Salluste à César, ces estais menés par crainte ne sont pas durables. Nul ne peust estre craint de plusieurs, qu'il ne craigne aussi plusieurs. La crainte qu'il veust verser sur tous luy retombe sur la teste. Une telle vie est doubteuse , en laquelle l'on n'esLjamais couvert ny par devant , ny par derrière , ny à costé : mais tousjours en bransle , en danger et en crainte. Il est vray , comme a esté dict au commencement , qu'elle doibt estre avec jugement; car comme tempérée et bien conduite est très vénérable , aussi trop lasche et molle , est très pernicieuse.
Après ces quatre principales et royales vertus , il y en a d'autres , bien que moins illustres et nécessaires , toutesfois en second lieu bien utiles et requises au souverain , sçavoir la libéralité tant convenable au prince , qu'il luy est moins messeant d'estre vaincu par armes que par magnificence. Mais en cecy est requise une très grande discrétion , autrement elle seroit plus nuisible qu'utile.
Il y a double libéralité , l'une est en despense et en monstre : cette-cy ne sert à gueres. C'est chose mal à propos aux souverains vouloir se faire valoir et paroistre par grandes et excessives despenses mesmement parmy leurs subjects , où ils peuvent tout. C'est tesmoignage de pusillanimité et de ne sentir pas assez ce que l'on est , outre qu'il semble aux subjects spectateurs de ces triomphes , qu'on leur fait monstre de leurs dépouilles , qu'on les festoyé à leurs despens , qu'on repaist leurs yeux de ce qui debvroit paistre leur ventre. Et puis le prince doibt penser qu'il n'a rien proprement sien : il se doibt soy-mesme à autruy. L'autre libéralité est en dons faicts à autruy : cette-cy est beaucoup plus utile et louable : mais si doibt-elle estre bien reiglée -,
et faut adviser à qui , combien et comment l'on donne. 11 faut donner à ceux qui le méritent, qui ont faict service au public , qui ont couru fortune et travaillé en guerre. Personne ne leur envsTa , s'il n'est bien meschant. Au contraire grande largesse employée sans respect et mérite faict honte, et apporte envie à qui la reçoit , et se reçoit sans grâce, recognoissance. Des tyrans ont esté sacrifiés à la haine du peuple par ceux mesmes qu'Ds avoient avancés , se rallians par là avec le commun , et asseurans leurs biens en monstrant avoir à mespris et à hayne celui duquel ils les avoient receus. Et avec mesure ; autrement la libéralité viendra en ruine de Testât et du souverain -, si elle n'est reiglée , et que l'on donne à tous et à tous propos, c'est jouer à tout perdre. Car les particuhers ne seront jamais saouls , et se rendront excessifs en demandes selon que le prince le sera en dons , et se tailleront non à la raison , mais à l'exemple : le public defaudra, et sera-t-on contraint de mettre les mains sur les biens d'autrqy, et remplacer par iniquité ce que l'ambition et prodigalité aura dissipé, quod ambitione exhaustum , per scelera supplendum \ Or il vaut beaucoup mieux ne donner rien du tout , que d'oster pour donner ; car l'on ne sera jamais si avant en la bonne volonté de ceux qu'on aura vestus, qu'en la malveillance de ceux qu'on aura despouillés. Et à sa ruine propre , car la fontaine se tarit si l'on y puise trop : liber alitate liber alitas per if. Il faut aussi faire filer tout doucement la libéralité , et non donner tout à coup. Car ce qui se faict si vistement, tant grand soit-il, est quasi insensible et s'oublie bien tost. Les choses plaisantes se doibvent exercer à l'ayse et tout doucement pour avoir loisir de les gouster ; les rudes et cruelles (s'il en faut faire), au rebours se doibvent vistement avaller. Il y a donc de l'art et de la prudence à bien donner et exercer libéralité. Falluntur
' A ce qui a été dissipé par l'ambition , on est forcé de suppléer par le crime. (Tacite, Annal., 1. ii, c. 38.) ^ La libéralité péril par la libéralité. (S. Jérôme, «d Paulinam.)