‹ De la sagesse; trois livresChapitre 30 sur 456 · LIVRE 1, CHAR VIII · texte numérisé non relu

LIVRE 1, CHAR VIII

et niaistre de soy : et ce qu'elle meut le corps , ne l'a point de soy, mais de plus haut.

De quelle nature et essence est l'ame, l'humaine s'entend ccar la brutale \ sans aucun doubte , est corporelle, matérielle, esclose et née avec la matière, et avec elle corruptible)? C'est une question qui n'est pas si petite qu'il semble. Car ; aucuns l'aflirment corporelle, les autres incorporelle : cecy est fort accordable si l'on ne veut opiniastrer. Qu'elle soit corpo- * relie, Yoicy de quoy : les esprits et démons bons et meschans qui sont du tout séparés de la matière, sont corporels par le dire de tous les philosophes et principaux théologiens, Tertullien, Origene, sainct Basile, Grégoire, Augustin, Damascene -. combien plus l'ame humaine qui a commerce et , est joincte à la matière? Leur resolution est que toute chose créée, comparée à Dieu, est grossière , corporelle, matérielle-, Dieu seul est incorporel. Que tout esprit est corps et de nature corporelle. Après l'authorité presque universelle, la raison est irréfragable : tout ce qui est enfermé iledans ce monde lini est fini , limité en vertu et en substance, borné de superficie, clos et comprins en lieu, qui sont les vrayes et naturelles conditions d'un corps. Car il n'y a que le corps qui aye superficie, qui soit resserré et enfermé en lieu. Dieu seul est par-tout , infini , incorporel ; les distinctions ordinaires circumscriplivê , définitive, effective'', ne sont que verbales, et ne destruisent en rien la chose ; car tousjours il demeure vray que les esprits sont tellement en lieu , qu'en ce mesme temps qu'ils sont en un lieu , ils ne peuvent estre ailleurs , et ne sont en lieu ou infini , ou très grand ou très petit , mais égal à leur mesurée et finie substance et superficie. Et si cela n'estoit ainsi , les esprits ne changeroient point de lieu , ne monteroient ny ne descendroient, comme l'Escriture affirme qu'ils font, et par ainsi seroient immobiles , indivisibles , seroient par-tout indiffe-

' L'ame des bêtes.

' Circanscriplivemeril, dédiiitivemciil, efTecli venu lit.

remment : or, est-il qu'ils changent de lieu^ le changement convainq qu'ils sont mobiles , divisibles , subjects au temps et à la succession d'iceluy, requise au mouvement et passage d'un lieu à autre , qui sont toutes qualités d'un corps. Mais pource que plusieurs simples , soubs ce mot de corporel , imaginent visible , palpable , et ne pensent que l'air pur, ou le feu hors la flamme et le charbon soient corps, ils ont dict que les esprits , tant séparés que humains , ne sont corporels , comme de vray ils ne le sont en ce sens -, car ils sont d'une substance invisible , soit aërée , comme veulent la plus part des philosophes et théologiens ; ou céleste , comme aucuns Hebrieux et Arabes , appellans de mesme nom le ciel et l'esprit essence propre à l'immortalité , ou plus subtile et déliée encores, si l'on veut, mais tousjours corporelle, puis qu'elle est finie et limitée de place et de lieu , mobile , subjecte au mouvement et au temps : finalement, s'ils n'estoient corporels , ils ne seroient pas passibles et capables de souffrir comme ils sont ^ l'humain reçoit de son corps plaisir, desplaisir, volupté , douleur, aussi bien à son tour, comme le corps de luy, et de ses passions : plus des qualités bonnes et mauvaises, vertus, vices, affections, qui sont tous accidens : et tous tant les séparés et démons que les humains sont subjects aux supplices et tourmens : ils sont donc corporels , car il n'y a rien de passible qui ne soit corporel , c'est au corps d'estre subject des accidens.

Or, l'ame a un très grand nombre de vertus et facultés , autant quasi que le corps a de membres : elle en a aux ^ f plantes, plus encores aux bestes, et plus beaucoup en i l'homme, sçavoir, vivre, sentir, mouvoir, appeler, attirer, assembler, retenir, cuire, digérer, nourrir, croistre, rejetter, voir, oyr, gouster, flairer, parler, spirer, respirer, engendrer, penser, opiner, raisonner, contempler, consentir, dissentir, souvenir, juger ^ toutes lesquelles choses ne sont point parties de l'ame, car ainsi elle seroit divisible, et seroit establie d'accidens, mais sont ses qualités naturelles.

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