LIVRE m, CHAP. m
de l'estat, sçavoir hayne et mespris ' : desquels il faut dire un mot , pour mieux y pourvoir et s'en garder. La hayne contraire à la bienveillance est une mauvaise et obstinée affection des subjects contre le prince et son estât : elle procède ordinairement de crainte pour l'advenir , ou de désir de vengeance pour le passé, ou de tous les deux. Cette hayne , quand elle est grande et est de plusieurs , à grande peine le prince peust-il eschapper, multorum odiis niillœ opes possunt résisterez II est exposé à tous, et n'en faut qu'un pour y mettre fin. Multœ illis manus , illi una cervix ^ Il faut donc qu'il s'en préserve : ce qu'il fera en fuyant les choses qui l'engendrent , sçavoir cruauté et avarice, les contraires aux instrumens susdits de bienveillance. Il faut qu'il se garde pur et net de cruauté vilaine , indigne de grandeur, très infâme au prince : mais au contraire qu'il s'arme de clémence, comme a esté dict cy-dessus aux vertus requises au prince. Mais pource que les supplices , bien qu'ils soient justes et nécessaires en un estât, ont quelque image de cruauté , il doibt prendre garde de s'y porter dextrement '^ : et pour ce , luy en voulons donner advis : 1 . par exprès il ne doibt mettre la main au glaive de justice que bien tard et comme à regret : libenter damnât, qui cita : — ergo illi parcimonia etiam vilissimi sanguinis" ^ 2. forcé pour le bien public, et plustost pour exemple , et empescher que l'on y retourne , que pour punir le coupable ^ 3. sans cholere ny joye ou autre passion : que s'il en falloit monstrer aucune , ce seroit compassion :
' F'oyez Aristote , Politic, 1. v, c. 10.
" Nulle puissance ne sauroit résister à la haine publique. (Cicéron, de Offic.,\. Il, c. 7.)
' La multitude a des milliers de mains qui se dirigent contre une seule tête.
* Avec dextérité, adresse.
' Qui condamne promptement aime à condamner. — Il faut être avare, même du sang le plus vil. (Sén., de Clément., c. xiv, et c. 1.)
4. à la manière accoustumée du pays et non par nouveaux supplices, tesmoignages de cruauté : 5. sans assister ni se trouver à l'exécution : 6. s'il en faut punir plusieurs, il les faut despescher vistement et tout en un coup ; car les faire longuement traisner les uns après les autres, semble que l'on s'y plaist et s'en paist.
Il faut aussi qu'il se garde d'avarice bien messeante en un grand. Elle se monstre ou à trop exiger et tirer, ou à trop peu donner. Le premier desplaist fort au peuple avare de nature , et à qui le bien , c'est le sang et la vie : c'est de quoy plus volontiers il se despite : le second aux hommes de service et de mérite , qui ont travaillé pour le public , et pensent qu'il leur est deu quelque entretien. Or, comment le prince se doibt gouverner en tout cela , et en matière de finance, tant à faire fonds et imposer, qu'à despendre ' et reserver j il a esté bien au long discouru au chapitre précèdent. Seulement diray icy, que le prince se doibt soigneusement garder de trois choses : l'une , de ressembler, par trop grandes et excessives impositions , ces tyrans rongesubjects, mange -peuples, qui dévorant plebem sicut escam panis ^ ,• — i'vn/.ô^o^oi ^ , quorum œrarium spoliarium civium , cruentarumque prœdarum receptaculum ^ , car il y a danger de tumultes , tesmoin tant d'exemples et vilains accidens : secondement de sordidité tant à amasser ( indignujïi lucrum ex omni occasione odorari ^ : — et, ut dicitur, etiam à mortuo auferre ^ : parquoy ne se doibt
' Qu'à dépenser et tenir en réserve.
' Qui dévorent le peuple comme du pain. {Psaum. xiii, 4.)
3 Dévorateurs du peuple , sangsues du peuple.
* Dont le trésor se grossit continuellement des dépouilles des citoyens, et de sanglantes proies. (Pline, Panegyr. Traj., c. xsxvi, in principio.)
' Flairer en toute occasion d'indignes gains. ( Ammien Marcellin , 1. u, c. 25.)
® Et, comme on dit, dépouiller même un mort. (Aristotk, lihet. ,l.n.}