LIVRE III, CHAP. m
servir à cela d'accusations , confiscations , despouilles injustes) qu'à ne rien donner, ou donner trop peu et mercenairement , et se laisser par trop importuner par requestes et longue poursuitte : tiercement de violence en la levée de fourrage , pillerie-, et que s'il est possible l'on ne vienne à saisir les meubles , les outils du labourage. Cecy regarde principalement les receveurs et exacteurs qui par leurs rigueurs exposent le prince à la hayne du peuple, et le diffament^ gens lins, cruels, à six mains et trois testes , dict quelqu'un • : à quoy le prin^-e doibt pourvoir, qu'ils soient preud'hommes : puis , s'ils faillent, les chasser rudement et avec rude chastiment , et grosses amendes , pour leur faire rendre et regorger comme esponges, ce qu'ils ont succé et tiré induement du peuple.
Venons à l'autre pire ennemy, mespris , qui est une sinistre, vile et abjecte opinion du prince et de Testât : c'est la mort des estais , comme l'authorité est l'ame et la vie. Qui maintient un homme seul , voire vieil et cassé sur tant de milliers d'hommes, sinon l'authorité et la grande estime? Si elle s'en va et se perd par mespris , il faut que le prince et Testât donne du nés en terre. Et tout ainsi que comme a esté dict, l'authorité est plus forte et auguste , que la bienveillance 5 aussi le mespris est plus contraire et dangereux que la hayne, laquelle n'ose rien estant retenue par la crainte , si le mespris , qui secoue la crainte , ne l'arme et ne donne le courage d'exécuter. Il est vray que le mespris vient rarement , mesmement s'il est vray et légitime prince, sinon qu'il soit du tout fainéant , et qu'il se dégrade et prostitue soy-mesme , et iideatur exire de imperio ^. Toutesfois il faut voir d'où il peust venir pour s'en garder. Il
' Voici le vers de VAululaire de Plaute , auquel Charron fait allusion :
Homines cum senis mauibus, génère Geryonaceo.
" Et qu'il paroisse quitter le commandement. (Tacite, Histor., I. m, c. 68.) — Tout ce paragraphe est pris de Juste-Lipse.
vient de choses contraires aux moyens d'acquérir autho-
rité , et spécialement de trois , sçavoir :
De la forme de gouverner trop lasche , efféminée , molle , languissante et nonchalante , ou bien légère et volage sans aucune tenue , c'est estât sans estât. Soubs tels princes les subjects se rendent hardis , insolens , pensent que tout est permis, que le prince ne se soucie de rien. Malum , principem habere sub quo nihil ulli liceat : pejùs, eum sub quo omnia omnibus '.
Secondement du malheur du prince, soit en ses affaires, qui ne succèdent pas bien, ou en lignée, s'il est sans enfans , qui servent d'un grand appay au prince , ou au moins certitude de successeurs , dont se plaignoit Alexandre-le-Grand , orbitas mea, quod sine liberis sum, spernitur \ — Miinimen aulœ regii liber i ^
Tiercement des mœurs , spécialement dissolues , lasches, et voluptueuses , yvrognerie , gourmandise , aussi de lourdise , ineptie , laideur ■*.
Voilà en gros parlé de l'action du souverain. Pour la traicter plus distinctement et particulièrement, il se faut souvenir, comme a esté dict au commencement , qu'elle est double , pacifique et militaire , j'entens icy l'action pacifique l'ordinaire, qui se faict tous les jours, et en tous temps , de paix ou de guerre , la militaire qui ne s'exerce qu'en temps de guerre.
La pacifique et ordinaire du souverain ne se peust du
■ C'est un apophthegme de Marcus Cornélius Fronton, qui enseigna la rhétorique à Marc-Aurèle. C'est un malheur, disoit-il, de vivre sous un empereur qui ne permet à personne de rien faire; mais c'est encore un plus grand malheur d'être sous un prince qui permet à tous de faire tout ce qui leur plaît. [F'oyez Xiphilin , in Nervâ.)
" On me méprise peut-être, parceque je n'ai pas d'enfants. (Quint.
CURT. 1. VI, c. 9.)
' Des princes du sang royal sont la vraie sauvegarde d'une cour. (Euripide. )
' f'oyp' Juste- LipsE, 1. iv.