‹ De la sagesse; trois livresChapitre 338 sur 456 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

De l'amour ou amitié.

Amitié est une flamme sacrée allumée en nos poitrines premièrement par nature , et a monstre sa première ardeur entre le mary et la femme , les parens et les enfans , les frères et sœurs ; et puis se refroidissant a esté rallumée par art et invention des alliances, compagnies , frairies , collèges et communautés. Mais pour ce qu'en tout cela estant divisée en plusieurs pièces elle s'affoiblissoit , et qu'elle estoit meslée et détrempée avec d'autres considérations utiles , commodes , délectables , pour se roidir et nourrir plus ardente , s'est ramassée toute en soy et raccourcie plus estroicte entre deux vrays amis. Et c'est la parfaicte amitié , qui est d'autant plus chaude et spirituelle que toute autre , comme le cueur est plus chaud que le foye et le sang des veines.

L'amitié est l'ame et la vie du monde , plus nécessaire , disent les sages , que le feu et l'eau , amicitia necessitudo, amici necessarii ' : c'est le soleil , le baston , le sel de nostre vie ^ car sans icelle tout est ténèbres : et n'y a aucune joye, soustien ny goust de vivre ^ : Amicus fidelis protectio

' C'est une nécessité que l'amitié ; les amis sont nécessaires. (Aristote , ad JYicom., 1. vin, cl.)

' Quœ polest esse jncunditas vilœ sublatù amicitiis? (Cic, Oral, pro Plancio, n» 80. )

fortis, medicamentum çitœ et iimnortalitatis : et qui irwenit illum, invenit thcsaurum \

Et ne faut penser que l'amitié ne soit utile et plaisante qu'en privé et pour les particuliers 3 car encores l'est-elle plus au public , c'est la vraye mère nourrice de la société humaine, conservatrice des estais et polices ^ Et n'est sus- ' pecte ny ne desplaist qu'aux tyrans et aux monstres , non qu'ils ne l'adorent en leur cueur, mais pource qu'ils ne peuvent estre de l'escot -, l'amitié seule suffît à conserver ce monde : et si elle estoit en vigueur partout , il ne seroit jà besoin de loy, qui n'a esté mise sus que subsidiairement et comme un second remède au deffaut de l'amitié -, affln de faire et contraindre par son authorité ce qui debvroit estre librement et volontairement faict par amitié. Mais la loy demeure beaucoup au dessoubs d'elle. Car l'amitié reigle le cueur, la langue , la main , la volonté et les effects. La loy ne peut pourvoir qu'au dehors. C'est pourquoy Aristote a dict ^ que les bons législateurs ont eu plus de soin de l'amitié que de la justice? et pource que la loy et la justice sou->^ vent encores perd son crédit, le troisiesme remède et moindre de tous a esté aux armes et à la force du tout contraire au premier de l'amitié. Voylà par degrés les trois moyens du gouvernement politique -, mais l'amitié vaut bien plus que les autres , aussi les seconds et subsidiaires ne valent jamais tant que le premier et principal.

Il y a grande diversité et distinction d'amitié : celle des anciens en quatre espèces , naturelle, sociale, hospitalière , vénérienne ^ , n'est point suffisante. Nous en pouvons marquer trois. La première est tirée des causes qui l'engen-

' Un ami fidèle est une puissante protection , un remède aux maux de la vie , un garant d'immortalité. Celui qui l'a trouvé a trouvé un trésor. {Eccli.,\'i, U et 16.)

* ployez Aristote , ioco cit.

' f^oy es Aristote, Ioco cil.

•* Conjugale

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