‹ De la sagesse; trois livresChapitre 339 sur 456 · LIVRE III , CHAP. VIL · texte numérisé non relu

LIVRE III , CHAP. VIL

drent , qui sont quatre : nature , vertu , proffit , plaisir, qui marchent quelques fois toutes en troupe -, autre fois deux ou trois , et assez souvent une seule. Mais la vertu est la plus noble et la plus forte 5 car elle est spirituelle et au cueur, comme l'amitié ; la nature est au sang , le proflit en la bourse, le plaisir en quelque partie et sentiinent du corps. Aussi la vertu est plus libre , plus franche et nette 5 et sans icelle les autres causes sont chetifves , lasches et caduques. Qui ayme pour la vertu ne se lasse point d'aymer, et si l'amitié se rompt , ne se plainct point. Qui ayme pour le proffit, si elle se rompt , se plainct impudemment, vient en reproche qu'il a tout faict, et a tout perdu. Qui ayme pour le plaisir, si la volupté cesse , il se sépare et s'estrange du tout sans se plaindre ' .

La seconde distinction , qui est pour le regard des personnes, se faict en trois espèces : l'une est en droicte ligne, entre supérieurs et inférieurs, et est, ou naturelle, comme entre parens et enfans, oncles et neveux-, ou légitime, comme entre le prince et les subjects , le seigneur et les vassaux , le maistre et les serviteurs , le docteur et le disciple , le prélat ou gouverneur et le peuple. Or cette espèce n'est point à proprement parler amitié , tant à cause de la grande disparité qui est entre eux , qui empesche la privante et familiarité et entière communication , fruict et effect principal de l'amitié , qu'aussi à cause de l'obligation qui y est , qui faict qu'il y a moins de liberté et de nostre choix et affection ^ Voylà pourquoy on leur donne d'autres noms que d'amitié. Car aux inférieurs on requiert d'eux honneurs , respect , obeyssance 5 aux supérieurs , soing et vigilance envers les inférieurs. La seconde espèce d'amitié pour le regard des personnes est en ligne couchée et collatérale entre pareils ou presque pareils. Et cette-cy est encores

• Presque tout ce paragraphe est pris d'Aristote. (Ethic. , ad Nicom., I. vm, c. 13.)

* Pris de Montaigne ,1. i , c. 27.

double : car ou elle est naturelle, comme entre frères, sœurs , cousins ; et cette-cy est plus amitié que la précédente , car il y a moins de disparité ; mais il y a de l'obligation de nature, laquelle comme d'un costé elle noue et serre , de l'autre elle relasche. Car à cause des biens et partages et des affaires , il faut quelques fois que les frères et parens se heurtent ' ; outre que souvent la correspondance et relation d'humeurs et volontés , qui est l'essence de l'amitié , ne s'y trouve pas ^ c'est mon frère, mon parent , mais il est meschant , sot. Ou elle est libre et volontaire comme entre compagnons et amys , qui ne se touchent et tiennent de rien que de la seule amitié , et cette est proprement et vrayement amitié.

La troisiesme espèce touchant les personnes est mixte et comme composée des deux , dont elle est ou doibt estre plus forte : c'est la conjugale des mariés, laquelle tient de l'amitié en droicte ligne , à cause de la supériorité du mary et infériorité de la femme , et de l'amitié collatérale , estans tous deux de compagnie parties joinctes ensemble et se costoyant. Dont la femme a esté tirée non de la teste, ny des pieds , mais du costé de l'homme. Aussi les mariés partout et alternativement exercent et monstrent toutes ces deux amitiés : en public , la droicte ; car la femme sage honore et respecte le mary : en privé , la collatérale, privée et familière. Cette amitié de mariage est encores d'une autre façon double et composée ; ca£ elle est spirituelle et corporelle , ce qui n'est pas es autres amitiés , sinon en celle qui est reprouvée par toutes bonnes loix, et par la nature tnesme. L'amitié donc conjugale par ces raisons est grande, forte et puissante. Il y a toutesfois deux ou trois choses qui la relaschent et empeschent qu'elle puisse parvenir à perfection d'amitié : l'une qu'il n'y a que l'entrée du mariage libre, car son progrès et sa durée est toute contraincte ,

' Ployez Montaigne, 1. i , c. 28.

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