LIVRE 111, CHAP. XI
parlonl d'affection pure. Ceux-ci semblent plus nobles : touteslbis si ceux-là se font avec attention et affection , bien qu'ils soient deubs, sont excellens.
Le bienfaict et le mérite n'est pas proprement ce qui se donne , se voit , se touche ^ ce n'en est que la matière grosse , la marque , la montre : mais c'est la bonne volonté. Le dehors est quelques fois petit, et le dedans est très grand ; car c'a esté avec une très grande faim et affection , jusques à en chercher les occasions , on a donné tant que l'on a peu , et de ce qui faisoit besoing , ou estoit le plus cher, in bénéficia hoc suspiciendum quod aller i dédit , ablaturus sibi, iitilitatis suce oblitus\ Au rebours de don grand , la grâce petite ^ car c'est à regret , s'il le faict demander long-temps , et songe s'il le donneroit : c'est de son trop avec parade ; le faict fort valoir 5 le donne plus à soy et à son ambition , qu'à la nécessité et au bien du recevant. Item , le dehors peut estre incontinent ravy, esvanouy, le dedans demeure ferme ; la liberté, santé, l'honneur, qui vient d'estre donné , peut estre tout à l'instant enlevé et emporté par un autre accident , le bienfaict nonobstant demeure entier.
Les advis pour se conduire au bienfaict seront ceux-cy , selon l'instruction des sages : premièrement à qui ? à tous ? Il semble que bien faire aux meschans et indignes , c'est faire tout en un coup plusieurs fautes ^ cela donne mauvais nom au donneur, entretient et eschauffe la malice, rend ce qui appartient à la vertu et au mérite , comme aussi au vice. Certes les grâces libres et favorables ne sont deues qu'aux bons et dignes : mais en la nécessité et en la généralité, tout est commun. En ces deux cas les meschans et ingrats y ont part , s'ils sont en nécessité, ou bien s'ils sont tellement meslés avec les bons , que les uns n'en puissent avoir sans
' Dans le bienfait , ce qu'il faut remarquer, c'est si l'objet donné étoit essentiellement utile au bienfaiteur, s'il a été pour lui une véritable privation. (SÉNÈQUE, de Benef.. I. v, c. 11.)
les autres. « Car il vaut mieux bien faire aux indignes , à cause des bons , que d'en priver les bons à cause des meschans. Ainsi faict Dieu du bien à tous , pleuvant et eslanceant ses rayons indifféremment ' . » Mais ces dons spéciaux , il ne les donne qu'à ceux qu'il a choisis pour siens : non est bonum sumere panempliorum et projicere canibus ^ — Multiun refert utrinn aliquem non excludas , an eligas ^ Au besoing donc, en l'affliction et nécessité , il faut bien faire à tous, hominibus prodesse natura jubet. Ubicumquè homini beneficio locus 4. Nature et l'humanité nous apprend de regarder et nous prester à ceux qui nous tendent les bras, et non à ceux qui nous tournent le dos ; à ceux plustost à qui nous pouvons faire du bien , qu'à ceux qui nous en peuvent faire. C'est générosité , se mettre du party battu de la fortune , pour secourir les affligés , et soustraire autant de matière à l'orgueil et impétuosité du victorieux , comme fit Chelonis , fille et femme de roy , laquelle ayant son père et son mary mal ensemble , lorsque le mary eust le dessus contre son père , fit la bonne fille , suivant et servant son père partout en ses afflictions : puis venant la chance à tourner, et son père estant le maistre , se tourna du costé de son mary , l'accompagnant en toutes ses traverses '".
En second lieu , il faut bien faire volontiers et gayement, non ex tristitiâ aut necessitate ; hilarem datorem diligit Deus^: — bis est gratum , quod opus est si ultra offe-
' Passage traduit de Sénèque, de Benef., 1. iv, c. 28.
' Il n'est pas juste de prendre le pain des enfants, et de le jeter aux chiens. (Mathieu, c. xv, y. 26.)
^ Il importe beaucoup d'examiner qui vous excluez de vos bienfaits , et à qui vous les accordez. (Sé>'Èqde, de Benef., l. iv, c. 28.)
'* La nature ordonne aux hommes de s'entr'aider. Partout où il existe un homme il y a place à un bienfait. (Sénèqce, de Vilà beatâ, c. xxiv. )
' Ployez Plutarque , f^ie d'Agis et de Cléom'enes , c. v.
* Non avec chagrin , ni par force ; car Dieu aime celui qui donne avec joie. (S. Paul, ad Corinlh. Episi. ii , c. 9, v. 7.)