‹ De la sagesse; trois livresChapitre 359 sur 456 · LIVRE III, CHAP. XL · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. XL

vengeance qui suit l'injure , comme la mescognoissance le bienfaict , est bien plus forte et pressante (car l'injure presse plus que le bienfaict, altiiis injuriœ quàm mérita descendunt ' ) , c'est une très violente passion , mais non pas de beaucoup près si vilain et difforme vice , que l'ingratitude : c'est comme des maux qu'il y a , qui ne sont point dangereux , mais sont plus douloureux et pressans que les mortels. En la vengeance y a quelque espèce de justice , et ne s'en cache-t-on point : en l'ingratitude n'y a que toute poltronnerie et honte.

La recognoissance , pour estre telle qu'il faut , doibt avoir ces conditions : premièrement recevoir gracieusement le bienfaict avec visage et parole aimable et riante : qui gratè beneficium accepit, primam ejus pensionem solvit ^. Secondement ne l'oublier jamais, ingratissimus omnium qui oblitus; — nusquam enim gratus fieri potest , cui totum beneficium elapsum est ^. Le tiers office est le publier : ingenui pudoris est fateriper quos profecerimus, et hœc quasi mer ces aulhoris ^. Comme on a trouvé le cueur et la main d'autruy ouverte à bien faire , aussi faut-il avoir la bouche ouverte à le prescher, et aflin que la mémoire en soit plus ferme et solemnelle , nommer le bienfaict et le présent du nom du bienfacteur. Le quatriesme est à rendre, avec ces quatre mots d'advis : 1 . Que ce ne soit tout promptement , ny trop curieusement , cela a mauvaise odeur , et semble que l'on ne veuille rien debvoir , mais payer le bienfaict : c'est aussi donner occasion au bienfai-

• SÉNÈQUE, de Benef., 1. 1 , c. 1. La traduction précède la citation.

' Celui qui reçoit gracieusement un bienfait a déjà acquitté une partie de l'obligation qu'il lui impose. (Sénèque, de Benef., 1. ii, c. 22. '>

' Le plus grand des ingrats est celui qui oublie le bienfait. — Comment pourroit-il jamais être reconnoissant, celui qui n'a conservé nul souvenir du service qui lui a été rendu. (Sésèqce, de Benef., 1. m , c. 1.)

'' Il y a de l'honneur à reconnoîtrc ce que nous devons à ceux qui nous ont été utiles : c'est une récompense qui leur est bien méritée. (Pline, Hist. Nat., 1. 1 , in Prœfat. )

sant de penser que son bienfaict n'a pas esté bien receu : se monstrer trop ambitieux et soigneux de rendre, c'est encourir soupçon d'ingratitude '. Il faut donc que ce soit quelque temps après , et non fort long , afiin de ne laisser vieillir le présent (les grâces sont peinctes jeunes) -, et avec belle occasion, laquelle s'offre de soy-mesme, ou bien soit estudiée sans esclat et sans bruit. 2. Que ce soit avec usure et surpasse le bienfaict, comme la bonne terre, ingratus est qui beneficium reddit sine usurâ ^ , ou à tout le moins l'esgale , avec toute démonstration que l'on estoit obligé à mieux , et que cecy n'est pas pour satisfaire à l'obligation , mais pour monstrer qu'on se recognoist obligé. 3. Que ce soit très volontiers et de bon cueur , ingratus est qui metu gratus est ^ ,• si ainsi il a esté donné : eodem animo beneficium debetur quo datur ; — errât si quis beneficium libentiùs accipit, quàm reddit ^. 4. Si l'impuissance y est de le rendre par effect , au moins la volonté y doibt estre , qui est la première et principale partie , et comme l'ame tant du bienfaict que de la recognoissance : mais elle n'a point de tesmoin que soy-mesme -, il faut recognoistre non seulement le bien receu , mais encore celuy qui a esté offert , et qui pouvoit estre receu , c'est-à-dire la volonté du bienfacteur, qui est , comme a esté dict , le principal.

' Qui festinat utique reddere, non habet animum grati hominis , sed debiloris.... Qui nimis cita cupit solvere, invitus débet ; qui invitus débet ingratus est. (Sénèque, de Benef., 1. iv, c. 40.)

' Il est ingrat, quiconque s'acquitte d'un bienfait sans y joindre un juste intérêt. (Sénèque, Episl. lxxxi.)

' C'est être ingrat, que d'être reconnoissant par crainte. (Sénèque, de Benef., I. iv, c. 18.)

" Ce qui a été donné de bon cœur doit être rendu de bon cœur. — C'est une faute de ne pas rendre d'aussi bonne grâce qu'on a reçu. (Sénèque, de Benef., 1. 1 , c. 1 , et Epis t. lxxxi.)

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