‹ De la sagesse; trois livresChapitre 358 sur 456 · LIVRE III, CHAR XI · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAR XI

en voslre foy et conscience : cettuy-cy taict plus d'honneur, mais estreinct, serre , sollicite et presse bien plus : en celuylà l'on s'y porte plus laschement : car l'on se fie que la loy et les attaches externes reveilleront assez quand il faudra. Où y a de la contraincte , la volonté se relasche : où y a moins de contraincte , la volonté se resserre :

Quod me jus cogit vix à voluntate impetrcm '.

Du bienfaict naist l'obligation , et d'elle aussi il en sort et est produict ,• ainsi est-il l'enfant et le père , l'efTet et la cause , et y a double obligation active et passive. Les parens , les princes et supérieurs , par debvoir de leur charge , sont tenus de bien faire et proftiter à ceux qui leur sont commis et recommandés par la nature , ou par la loy , et généralement tous ayant moyens envers tous nécessiteux et affligés , par le commandement de nature. Voilà l'obligation première : puis des bienfaicts , soient-ils deubs et émanés de cette première obligation , ou bien libres et purs mérites, sort l'obligation seconde et acquise , par laquelle les recevans sont tenus à la recognoissance et remerciement, tout cecy est signifié par Hésiode , qui a faict les grâces trois en nombre , et s'entretenant par les mains.

La première obUgation s'acquitte par les bons ofllces d'un chascun , qui est en quelque charge , lesquels seront tantost discourus en la seconde partie , qui est des debvoirs particuUers : mais elle s'aff'ermit et se relasche , et amoindrit ac cidentallement , par les conditions et le faict de ceux qui les reçoivent. Car leurs offenses , ingratitudes et indignités deschargent aucunement ceux qui sont obligés d'en avoir soin ^ et semble que l'on en peut presque autant dire de leurs défauts naturels. L'on peust justement moins aymer son enfant, son cousin , son subject non seulement malicieux et indigne , mais encore laid , bossu , malheureux ,

' Ce que la loi exige, ma volonté n'y souscrit qu'avec peine. - On lit, dans les Adeiphes de Térence (acte ni, se. 5, v. 45) :

(^>uod vos jus cogil. id volimlatc ii( inipplifl.

mal nay ; Dieu mesme luy en a rabattu cela de son prix et estimation naturelle : mais il faut en se refroidissant garder modération et justice , car cecy ne touche pas le secours de la nécessité , et les ollices deubs par la raison publique , mais l'attention et affection qui est l'interne obligation.

La seconde obligation née des bienfaicts est celle que nous avons à traicter et reigler maintenant : premièrement la loy de recognoissance et remerciement est naturelle, tesmoin les bestes , non seulement privées et domestiques , mais farousches et sauvages-, ausquelles se trouvent de notables exemples de recognoissance , comme du lyon envers l'esclave romain , officia etiam ferœ sentiunt ' . Secondement c'est acte certain de vertu , et tesmoignage de bonne ame , dont est plus à estimer que le bienfaict , lequel souvent vient d'abondance, puissance , amour de son propre interest, rarement de la pure vertu 5 la recognoissance tousjours d'un bon cueur, dont le bienfaict peust estre plus désirable , mais la recognoissance plus louable. Tiercement c'est une chose aysée , voire plaisante , et qui est en la main d'un chascun. Il n'y a rien si aysé que d'agir selon nature , rien si plaisant que de s'acquitter et demeurer libre.

Par tout cecy est aysé à voir combien est lasche et vilain vice la mescognoissance et ingratitude , desplaisant et odieux à tous , dixeris maledicta cuncta , cîim ingratum hominem dixeris ^ ; contre nature, dont Platon parlant de son disciple Aristote l'appeloit l'ingrat mulet : elle est aussi sans excuse , et ne peust venir que d'une meschante nature , grave vitium, intolerabile quod dissociât homines^. La

' Les bêtes même sentent les bons offices qu'on leur rend. (Sénèque, de Benef., 1. 1 , c. 3. ) — Ployez ci-dessus, p. 132 , l'histoire du lion d'Androclès.

^ Vous dites à un homme toutes les injures , quand vous l'appelez ingrat. (PuBLius Syrus , Sent.)

^ C'est un vice des plus grands, un vice intolérable, puisqu'il désunit cnire eux les hommes. (Sésèquk, de Benef., 1. iv, c. 18.)

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