LIVRE 1, CHAP. Vm
son père \ El (iemeuie bien vérifié autentiquement en plusieurs et divers endroits du monde , de plusieurs et presque tousjoui's populaiies , foibles , et femmes possédées , desquels les corps ilemeurent non seulement sans mouvement et sans pouls de cœur et des artères , mais encores sans sentiment aucun des plus cruels coups de fer et de feu ^ et puis leurs âmes estans revenues, ils sentoient de très grandes douleurs, et racontoient ce qu'elles avoient veu et faict fort loin de là. Tiercement y a l'humaine qui vient ou de la maladie que Hippocrates appelle sacrée , le vulgaire mal caduc , morbus comitialis % auquel l'on escume par la bouche, qui est sa marque , laquelle n'est point aux possédés , mais en son lieu y a une puant? senteur; ou des medicamens narcotiques , stupetians et endormissans ; ou de la force de l'imagination, qui s'efforce et se bande par trop en quelque chose, et emporte toute la force de l'ame. Or, en ces trois ; genres d'extase et ravissement , divin , demoniacle , humain, la question est, si l'ame est vrayement etrealement séparée du corps, ou si demeurant en iceluy, elle est tellement occupée à quelque chose externe qui est hors son corps, qu'elle oublie son propre corps, dont il advient une surseance et vacation de ses actions et exercice de ses fonctions. Quant à la divine, l'apostre parlant de soy et de son propre faict , n'en ose rien définir, si in cor pore vel extra corpus nescio , Deus scit '\ instruction qui devroit servir pour tous autres, et pour
' Le Cardau dont il est question ici étoit fils du célèbre Cardan , médecin italien, qui, comme Socrate, croyoit avoir un esprit familier. Ce fils de Cardan eut la tête tranchée à Rome , pour avoir voulu empoisonner sa lanle.
' La maladie des comices; c'est-à-dire le mal caduc, le haut-mal, l'épilepsie. Les Romains rompoicnt leurs comices quand quelqu'un y tomboit du haut-mal.
' Si c'est avec le corps ou sans corps, je n'eu sais rien, Dieu seul le sait. (S. Paul, Ép. ii aux Corinlh. , xu, 2.)
les autres abstractions moindres. Quant à la demoniacle , ne sentir de si grands coups , et rapporter ce qui a esté faict à deux ou trois cents lieues de là , sont deux grandes et violentes conjectures , mais non du tout nécessaires -, car le démon peut tant amuser l'ame et l'occuper au dedans , qu'elle n'aye aucune action ny commerce avec son corps , pour quelque temps , et cependant l'affoler et lui représenter en l'imagination tellement ce qui a esté faict loing de là , qu'elle le puisse bien conter : car d'affirmer que certainement l'ame entière sorte et abandonne son corps , lequel ainsi demeureroit mort , il est bien hardi et choque rudement la nature : de dire que non entière , mais la seule imaginative ou intellectuelle, est emportée, et que la végétative demeure, c'est s'embarrasser encores plus ^ car ainsi l'ame unique en son essence seroit divisée , ou bien l'accident seul seroit emporté et non la substance. Quant à l'humaine , sans doubte il n'y a point de séparation d'ame , mais seulement suspension de ses actions externes et patentes.
Ce que devient l'ame, et quel est son estât après sa séparation naturelle par mort , les opinions sont diverses , et ce poinct n'est du subject de ce livre. La métempsycose et transanimation de Pythagoras a esté aucunement embrassée par les académiciens , stoïciens , égyptiens et autres , non toutesfois de tous en mesme sens ^ car les uns l'ont admise seulement pour la punition des meschans , comme se lit de . Nabuchodonosor changé en bœuf par punition divine. D'autres et plusieurs grands ont pensé que les âmes bonnes et excellentes estans séparées , devenoient anges , comme les meschantes , diables 5 il eust esté plus doux de les dire semblables à eux, non nuhent , sed erunt slcut angeli '. Aucuns ont dict que les âmes des plus meschans estoient au bout de quelque long temps réduites en rien ; mais il
■ Ils ne se marieront pas, mais ils seront comme des anges. (Mat., XXII, 30.)