LIVRE 1, CHAP. Vin
Vuiie et l'ordinaire est naturelle par mort , ccste-cy est différente entre les animaux et l'homme : car par la mort des animaux l'ame meurt et est anéantie selon la regle , qui porte que par la corruption du subiect la forme se perd et périt , la matière demeure. Par celle de l'homme , l'ame est bien séparée du corps , mais elle ne se perd , ains demeure , d'autant qu'elle est immortelle.
L'immortalité de l'ame est la chose la plus universellement , religieusement (c'est le principal fondement de toute religion) et plausiblement retenue par tout le monde : j'entends d'une externe et publique profession 5 car d'une sérieuse, interne et vraye non pas tant , tesmoin tant d'Epicuriens , libertins et moqueurs ^ toutesfois les Saduceens, les plus gros milours ' des Juifs, n'en faisoient point la petite bouche à la nier : la plus utilement creue, aucunement assez prouvée par plusieurs raisons naturelles et humaines , mais proprement et mieux establie par le ressort de la religion que par tout autre moyen. Il semble bien y avoir une inclination et disposition de nature à la croire , car l'homme désire naturellement allonger et perpétuer son estre ; d'où vient aussi ce grand et furieux soin et amour de nostre postérité ^t succession : puis deux choses servent à la faire valoir ^t rendre plausible : l'une est l'espérance de gloire et réputation , et le désir de l'immortalité du nom , qui tout vain qu'il est , a un merveilleux crédit au monde ; l'autre est l'impression que les vices qui se desrobent de la veue et cognoissance de l'humaine justice, demeurent tousjours en butte à la divine , qui les chastiera , voyre après la mort : ainsi , outre que l'homme est tout porté et disposé par nature à la désirer, et par ainsi la croire , la justice de Dieu la conclud.
De là nous apprendrons y avoir trois différences et degrés d'ames , ordre requis à la perfection de l'univers. Deux ex-
' La plus gros milords ; c'est-à-dire (iocteur*.
tremes : l'un de celles qui estant du tout matérielles , plongées , enfondrées et inséparables de la matière ; et ainsi avec elle corruptibles : ce sont les brutales ' : l'autre, au contraire, de celles qui n'ont aucun commerce avec la matière et le corps , comme les démons immortels : et au milieu est l'humaine qui , comme moyenne , n'est du tout attachée à la matière , ny du tout sans elle , mais est joincte avec elle , et peust aussi sans icelle subsister et vivre. Cet ordre et distinction est un bel argument pour l'immortalité : ce seroit un vuide , un défaut et deformité trop absurde en nature , honteuse à son autheur, et ruineuse au monde , qu'entre deux extrêmes , le corruptible et incorruptible , il n'y eust point de milieu, qui fust en partie et l'un et l'autre : il en faut par nécessité un qui lie et joigne les bouts, et n'est autre que l'homme. Au dessous les infimes, et du tout matérielles , est ce qui n'en a point , comme les pierres : au dessus les plus hautes et immortelles , est l'éternel unique Dieu.
L'autre séparation non naturelle ny ordinaire , et qui se faict par bouttées et par fois , est très difficile à entendre , et fort perplexe : c'est celle qui se faict par extase et ravissement , qui est fort diverse , et se faict par moyens fort différons : car il y en a de divine , telle que l'Escriture nous rapporte de Daniel, Zacharie, Esdras, Ezechiel, saint Paul. Il y en a de demoniacle ' procurée par les démons et esprits bons ou mauvais, ce qui se lit de plusieurs , comme de Jean Duns dit Lescot , lequel estant en son extase trop longuement tenu pour mort , fut porté et jette en terre -, mais comme il sentit les coups que l'on luy jettoit, revint à soy et fut retiré ; mais pour avoir perdu le sang et la teste cassée , il mourut tost du tout : Cardan le dit de soy et de
' Les âmes des bêtes.
'" Charron écrit indifféremment demoniacle et démoniaque , maniacle et maniaque, etc. Sur certains mots, il n'y a voit point encore d'orthographe arrêtée.